Histoire sans fin

CHOUGRAD
Hamid
Université Chouaib Doukkali
El Jadida, Maroc

Je suis seul, étendu sur mon lit. Mon regard fixe la fenêtre de la chambre d’où je peux à peine voir un grand vide noir et entendre l’agitation de quelques marchands. Je referme mes yeux et un silence plane et m’envahit. Je pense à mon chien mort il y a quelques jours. Je suis encore ému par cet événement. L’image de mon chien fidèle ‘’Rantanplan’’ me revient à l’esprit chaque fois que je m’allonge sur ce lit. Quand il était près de moi. Je me sentais protégé. J’aimais à ce moment-là pouvoir le caresser, le sentir renifler tout près de moi. Depuis sa mort, ma vie a basculé. La maison est devenue un lieu infernal, hantée par des esprits maléfiques qui ne se lassent pas de rendre ma vie impossible. Tout au long de ce calvaire, des images, des visions, des mirages et des fantômes émergent dans ma tête. Je quitte la chambre, le pas lent et l’esprit perdu. Quel chemin vais-je prendre ? Arriverai-je un jour à me faire une autre vie ? A oublier Rantanplan, son regard et le moment de bonheur que j’ai vécu en sa compagnie. Un silence digne d’un recueillement accompagne ma marche comme si tout avait cessé d’exister et je me replie sur moi-même pour m’abandonner à ma tristesse.

Pour fuir mes ennuis et cette maudite maison qui me rappelle mon chien Rantanplan, Je me souviens de quelques moments de ma vie que je retranscris sur un livret. Ainsi je me délivre de mon chagrin et me console. Je me souviens à cet instant même d’une histoire vraie mais qui paraît tellement étrange. Tout se passe il y a plusieurs années dans un train qui relie El Jadida à Casablanca. Je suis seul, étendu dans le compartiment du train mon stylo à la main. Je cherche une introduction pour débuter une autre histoire. Je commence l’écriture avec cette phrase : "Imad est un élève de la 5ème année primaire. Il n’a ni cahier ni ardoise ni craie. Rien ne semble l’intéresser. Les bras bien croisés, il passe toute sa journée à somnoler" . A cet instant, je pose mon stylo, une porte automatique n’arrête pas de s’ouvrir et de se refermer avec un bruit assourdissant. Un homme arrive, semble hésiter un instant puis se décide à franchir le seuil du compartiment suivi d’un garçon, de deux filles et une femme. Je me sens obligé de leur laisser un peu de place pour me remettre aussitôt à écrire.

Un jour pendant que je me promenais dans les ruelles, j’ai aperçu Imad qui entrait dans la bibliothèque du quartier. Il était préoccupé par la lecture des Milles et Une nuits. J’étais étonné de voir un élève aussi fainéant et paresseux passer des heures dans la lecture pour se désaltérer de la soif de la littérature. Je le saluais et lui demandais pourquoi il s’intéressait plus à la lecture qu’aux cours de classe. Il me répondit aussitôt qu’il avait un secret.

L’écho d’une bille retentit dans le compartiment, la femme demande à son fils de s’arrêter de jouer et lui ordonne de ramasser sa bille. L’homme lui caresse les cheveux et me sourit. Je fais de même et je me remets à écrire. "Imad avait une grand-mère qui était plus que centenaire, il devait lui raconter une histoire chaque nuit pour la garder en vie. La vieille dame attendait impatiemment le lendemain pour terminer son histoire. Imad pensait que c’était vrai. Il passait toute la nuit à lui raconter l’histoire lue à la bibliothèque".

Un cri perce le silence du compartiment. L’une des deux filles pleure . Elle bondit sur son siège tout en sursautant. Quelque chose gisait sous ses pieds avec une sorte de carapace. C’est une tortue. La dame ordonne au garçon, avec un ton grave, de ramasser sa tortue et de la remettre dans sa cage. L’homme sourit cette fois en me tapant sur l’épaule. Je le regarde avec la plus fatale expression de mon visage pour lui signifier ma mauvaise humeur du moment. L’instant d’après, je me replonge dans mon histoire que je veux, coûte que coûte, terminer avant l’arrivée...

Le train siffle deux fois pour s’arrêter, je descends et je vois Imad sortir de la gare. Il se faufile avec un livre à la main. Il doit avoir 20 ans. Je me rappelle aussitôt de son histoire. En dehors de la gare un monde nouveau s’offre à sa vue avec beaucoup de lumière. Je décide de le suivre, je veux absolument voir si son histoire est vraie. J’attends jusqu’à ce qu’il soit entré pour me pencher et voir depuis la fenêtre de la maison qui donne sur la rue. Je vois quelque chose d’étrange. Imad est assis un livre à la main, à côté d’une vieille dame aux cheveux blancs. La vieille dame est allongée sur son lit. Je fais un effort incroyable pour entendre leur échange de paroles. Un camion de publicité vient troubler le calme de l’action en faisant beaucoup de bruit : des musiques et des annonces dans un haut-parleur pour un produit de lessive bon marché. Soudain, un silence propice remplace la grande agitation. Je me retourne pour voir et terminer mon enquête, mais plus rien. La chambre est presque vide et obscure au fond un chien tout blanc me fixe avec des yeux noirs.