Femmes/F-âmes

ZAHRA CHAOUCH
Meriem
Université de Tunis, Tunisie

Dans la vie, parfois, c’est le hasard qui fait les choses. Il a bien joué son rôle pour donner naissance à une grande amitié entre Karima, ma collègue et moi, mais aussi pour susciter un croisement fertile pour l’Art. Nous n’avons cessé de partager beaucoup d’échanges culturels, d’idées, de participation à des expositions, d’organiser des événements et des conférences et même de voyager…

A mon avis, le moment de cette fructueuse rencontre artistique était bien propice pour féconder notre exposition en duo « Femmes-F-âmes ». Nous étions des collègues enseignant à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Mehdia (Tunisie). Notre complicité se veut riche parce que de la différence jaillit la richesse. Karima et moi sommes bien différentes ; ce qui nous unit. Nous sommes femmes et artistes, parfois totalement opposées au niveau de notre vision du monde et des choses. On dirait que nous illustrons la citation de Saint-Exupéry : "Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ". Notre regard porté sur les choses converge et diverge en traitant la thématique de la « Femme ». Chacune la traite à sa façon laissant sa propre trace et facture personnelle qui n’est autre que le reflet de tout un héritage culturel, visuel et philosophique.

Notre différence se situe tout d’abord au niveau technique par la façon avec laquelle nous appréhendons le sujet de la « Femme » ; Karima s’adonne à la gravure, à des techniques mixtes et à la photographie, quant à moi, je me plais à la réalisation de mes photomontages. Je commence à réfléchir sur le regard du spectateur et essaye de le faire participer à la lecture de l’œuvre certes, mais également à être une entité constituante de l’œuvre même en touchant ses sens et d’en essayer de les palper jusqu’à ce qu’il arrive à se voir (son image/ son reflet) dans un miroir avec « Femme miroir » dont « Œil de dragon » était l’amorce. L’œil de dragon est un fruit très suave que j’ai goûté au Canada. Le souvenir ne me laisse pas indifférente et le matérialiser en le figeant dans mes photomontages était une obsession qui ne m’a pas quitté depuis cet instant. Son nom m’a poussé à accentuer ce rapport du spectateur (de son regard) et de l’œuvre : la contemplation. Ce temps nous fait sortir d’un temps horizontal que nous vivons quotidiennement. L’Art est cet échappatoire pour résister … pour voir la vie autrement…qui doit être une issue et une fenêtre d’un monde rose et épanoui.

Choisissant ce sujet, où je traite le rapport de femme/fruit/nature comme thématique principale, je le développe avec une certaine pudeur. J’essaye souvent de cacher les formes des femmes représentées.

M’infiltrant dans ma vie quotidienne, je m’inspirais de mes plats quotidiens et des fruits que je savoure, qui me donnent de l’énergie grâce à leurs vitamines. Je m’appuyais sur le rapport existant entre la femme et les fruits : les deux sont symboles de fécondité et de fertilité, de vie et de naissance. Pour mes photomontages, j’ai choisi d’avoir une palette de couleurs élargie mais tout en me limitant à des monochromes. Bien que parfois dans ma vie je sois pessimiste, nostalgique, romantique et très sensible, le choix des couleurs ne le reflète pas.

Quant à Karima BEN SAAD, sa pratique se situe dans un autre cadre ; Karima me semble parodier la situation de la femme dans le monde : la femme soumise à l’oppression généralement. Mais Karima BEN SAAD, avec ses œuvres, paraît rebelle sur cette situation. On dirait que c’est un appel à donner à la femme ses droits, sa liberté et à arrêter les agressions sur la femme pour mener une vie respectueuse. Les gravures, les photographies de BEN SAAD sont un hymne mélancolique et révolté contre cette injustice qu’elle voit, ce qui justifie son recours à une palette sobre.

BEN SAAD chante son hymne et danse avec des lignes courbes et lyriques souvent sur toute la surface plastique qui recueille ses idées, qu’elle les exprime mais avec modestie et timidité comme même reflétée par ce choix de couleur qui se limite généralement à deux valeurs : le noir et le blanc. Les tâches badigeonnées parfois en rouge ou en camaïeu me semblent exprimer son audace pour aborder les sujet approchant la femme opprimée dans la société.

La différence s’avère bien claire dans nos façons d’appréhender le sujet de la « Femme ». Mais, dans la vie, certainement chacune d’entre nous a un côté triste et un côté gai. A travers les bustes de mannequin, sur lesquels nous avons décidé de travailler, et de coller des fragments extraits de nos travaux imprimés, nous avons décidé, toutes deux, d’exprimer ce déchirement dans la vie et le conflit des idées.