La bouteille

EL FATIN
Abdelfettah
Université Cadi Ayyad, Marrakech
Maroc

Il y a à Bg des gens chanceux qui détiennent les fours et les moulins, les stations de gasoil, les lots de terre, les 4x4 et les cafés qui poussent comme d’empoisonneurs champignons. Il y a aussi de vrais et de faux mendiants, de faux et de vrais fous. Bg parait oubliée par le temps, fière de ses épouvantails, de ses éventails et de ses habitants sans sou, sans histoire. Bg est agricole par nature même si cette nature lui réserve un sort peu clément ces derniers temps, ces temps trop pesants sur les estomacs, les nerfs et la bonne humeur. Le marché du bétail y fait bon train. Un train, une véritable école de la philosophie de la patience, qui s’y arrête pour transporter les militaires, les malades, les lycéennes qui sèchent les cours, les jeunes aux chaussures trouées, aux pantalons troués, accrochant de pauvres CV, un sourire blafard et une lettre de démotivation personnelle et générale.

Ce mardi matin du mois de mars, comme à l’habituée, quelques demandeurs d’emploi délaissés continuent leur tapage. Mais cette fois, les agents de police sont plus nombreux que les clameurs ! Suspicion ! Cheikh a une explication et il en a toujours : On attend quelqu’un, il faut que ceux-ci et ceux-là et cela aussi se calme, que tout se calme, que tout chante, que tout brille, que tout aille bien… Alors, le haut responsable en homme responsable sort de sa léthargie, ordonne, dirige, commande avec un patriotisme de hasard, un sens de responsabilité extrême ! Il reçoit une grande personnalité étrangère. Le cortège doit être calculé, les fous sont rassemblés à la pelle, les filles de joie sont mises en sourdine.

Cheikh est en alerte. Malgré ses rides apparentes et horribles, il se souvient de tous les noms, une vraie machine à mémoriser les prénoms, les surnoms.

Les préparatifs vont bon train. Le moment redouté, souhaité, attendu, inattendu arrive. Cheikh, malgré ses pas lents et indécis, est dans la mêlée. Il regarde, observe, détecte les foules, ceux qui viennent des douars lointains, des douars proches. Il faut que tout aille bien, il le sait. Un air chaud se dégage, les cris des enfants, des femmes, des hommes parachutés, sans âme, attendent l’invité sur les bords de la route. En toute modestie, l’invité et son cortège, avancent à pied, accompagnés du haut responsable. Dans le brouhaha des porteurs d’eau, des vendeurs de cigarettes, de casquettes, de jouets, de lunettes, des parfums magiques et insolites, Lakhdar ne se laisse pas déranger, bouscule celui-ci, traite celui-là de mille mots polis, se fait un chemin dans la foule. L’invité s’approche et la tension monte et l’attention du cheikh monte aussi. Il s’adosse à un mur en homme confiant, heureux d’un travail accompli quand soudain une bouteille, une méchante bouteille, une stupide bouteille vient de nulle part s’abattre sur la tête de l’étranger. Tout dégénère, Lakhdar pense fuir comme les autres mais se rappelle qu’il … qu’il doit rester ! Tout le monde fuit dans tous les sens, l’étranger se couche par terre tenant sa tête entre ses mains dans un silence mortel. Lakhdar tient sa tête et pousse un cri de rage. Il court derrière, à côté, partout devant les gens. Une idée diabolique lui vient : en attraper un, en faire un bouc-émissaire, un coupable exemplaire… L’image de la fontaine le chasse, il la fuit mais le rattrape. Il entend son prénom, il fait semblant de ne pas l’entendre, il court, court, fait disperser le troupeau comme un loup. Il tombe, par hasard, sur un ivrogne entouré de bouteilles B 12 vidées jusqu’à la dernière goutte. C’est un vieillard esseulé dont les haillons laissent paraître une misère extrême. Il est disposé sans doute à faire des aveux, se dit-il au fond de lui-même. Il suffit qu’on les lui fasse apprendre gentiment avec un bâton ! Lakhdar sauve la mise, aide l’ivrogne à se soulever en lui donnant un coup de pied dans le derrière. Une estafette fait son apparition, par hasard aussi, et on y jette en douceur l’ivrogne. Lakhdar le rejoint, le regard grave.

Arrivée à une vitesse d’éclair, l’estafette dont les roues semblent neuves écrase méchamment les petits cailloux et se fait une place devant un commissariat tout vieux mais repeint avec une main ou un pied d’amateur. L’ivrogne, qu’on va appeler pour le reste de cette histoire Lezher, c’est-à-dire « la chance », ne semble pas dérangé du tout. Il se laisse docilement conduire avec amabilité par les policiers à l’intérieur du bâtiment, un bâtiment vieux, repeint par la main d’un manchot ou par le pied d’un amateur. Le lecteur m’excusera de ne pas le décrire de l’intérieur pour des raisons très personnelles.

L’interrogatoire commence. De grandes postures… un suspect inconscient… un flot de questions et Lezher cède rapidement à la volonté de ces virtuoses du jeu des questions-réponses. Tellement la caméra lui plaît qu’il se croit Al Pacino. Le rapport est accablant. C’est un attentat à l’ordre public, à l’ordre privé, à la pudeur et à l’impudeur publique, vandalisme public.

La bouteille est là, c’est une preuve irréfutable de la culpabilité de l’ivrogne. La cerise sur le gâteau… relever les empreintes sur la bouteille et hop ! enfoncer le clou. Lakhdar se frotte les mains, se voit promu, voit ses enfants grandir. Ils l’entourent dans un vertigineux cortège de fous acclamant le héros qui a pu mettre la main sur le lanceur de poids, non, de la bouteille. Ses pieds fléchissent, ses mains tremblent, son regard vacille d’une porte à une autre dans ce lieu si familier, guette la sortie du messager, attendant un appel, juste un appel doux et féminin, lui annonçant la nouvelle. Paf ! Un soufflet magique ! Une ombre immense domine Lakhdar. Une voix grave et horrible lui crie : Fils de…. ! Ces empreintes ne sont pas les tiennes !