Hamid et la couleuvre

BAMMOU
Lahcen
Université Chouaïb Doukkali, El Jadida
Maroc

Il frappe à la luxueuse porte d’airain, implorant de quoi apaiser son état d’inanition, qui jette sur son visage un éclat douloureux. Apparemment il en a l’habitude. Hamid est vêtu de probité candide, propre de saleté, et affiche toujours le même rictus et la même lividité. Tout chez lui, ses habits, sa marche, même ses tics traduisent le genre d’entailles dont on ne se remet jamais. Le malheur. Mais qui es-tu Hamid, est-ce ton vrai prénom ? Ou est-ce tout simplement le titre octroyé à ta pesante relique, cet exécrable amas de vicissitudes, cette torrentueuse existence poignardée au dos par un fatum néronien ?

Il commence à pleuvoir, signe avant-coureur de la baraka. Cependant, la porte qui annonce souvent le salut ne s’ouvre pas. « Ils ne sont pas à la maison », marmotte-t-il. Après tant d’efforts déployés, le laissé-pour-compte décide d’aller ailleurs se reposer.

Une fois dans l’autre rue, une foule d’enfants surgit de nulle part l’assaille ; c’est le comité d’accueil, synonyme pour lui de lazzis, quolibets, railleries, et persiflages. Ces bouts de choux lui rappellent l’Émile de Rousseau ; dans cette ville on met bas des enfants que l’on jette au goudron. La rue, nourrice des sauvageons infortunés, s’en occupera de gaîté de cœur. De but en blanc, un obus a explosé juste devant ses pieds l’extirpant de sa douce équanimité. Dieu soit loué, il est temps de s’éjecter de ce lieu, avant que sa mignonne couronne d’Hippocrate ne soit encore lotie d’un autre cratère. La dernière fois, il s’en souvient comme si c’était la veille, on l’a lapidé comme un apostat. Sa tête, à force de recevoir des coups, a fini par ressembler à la surface de la lune. Les frontières, c’est du sérieux dans ce bled. Il bat en retraite, évitant de justesse les rets des enfants, lutins malicieux et dotés d’une précoce propension au sadisme. Il tente avec le peu d’énergie qu’il a de tâter son chemin dans l’obscurité nocturne. L’hilarité du Léviathan s’estompe petit à petit et cède le pas à un assourdissant silence précaire. La bonace.

Enfin, et avec peine, il a regagné son antre : une vieille voiture que son propriétaire a dû abandonner faute de quoi payer l’essence (la vie devient de plus en plus chère ces derniers temps, surtout avec cette nouvelle vague politique de semi-barbus ayant le ciel dans les yeux et l’enfer dans le cœur).

Le paria s’assoit sous le ciel paré de ses plus belles vêtures, une bourrasque vient balayer le corps du valétudinaire conférant à sa chair souple et polie un éclat marmoréen. Le frisquet, un ami de longue date, plus pitoyable que ces humains. Il s’assoit tourné vers le café du quartier. C’est un lieu racé, bien équipé, les dalles LCD et les caméras de surveillance diaprent son plafond jusqu’à la surimpression. Mais la noblesse des lieux ne peut dissiper la bruine de cannabis. Une nuée, l’exhalaison des quelques jeunes zombies et ectoplasmes martyrisant une conscience, la leur à l’agonie. Chanvre indien, herbe, hasch, tous les chemins mènent à la téléportation.

Depuis les vitres de ce café, il a souvent suivi des films, mais toutes les scènes du monde ne valent pas celles des peaux mortes assises sur les chaises. Chacun bat le pavé d’un monde qui lui est propre. Dans cette scène de l’apathie, et ce spectacle de l’inertie, nul acteur n’existe, les spectres, ils sont tous des figurants. Filles et garçons, jeunes et vieux, tous tassés et entassés comme des harengs sur des chaises de plastique flétris. Tout le monde ment sur tout le monde, et tout le monde croit qu’il est meilleur que tout le monde, et tout le monde veut piétiner tout le monde. Leur souhait est le même : répudier la chaumière et vivre dans le Louvre. Des gens, de la valetaille qui existent dans leur pensée, car ils ne peuvent surtout pas penser là où ils existent. « Tu es revenu, qu’est-ce que je t’avais dit la dernière fois ! », Hamid essaye d’identifier la voix une bouche menaçante, familière, et enrouée. C’est lui encore, le cerbère du café : lkouchi, amant de la mort, qui hait les vivants. Les rares amis l’appellent « pit-bull », à cause de son joli minois et son tempérament belliqueux. Mais, attendons un peu, ce n’est pas un pit-bull, c’est pire, c’est le Méphistophélès, le Tentateur, le prince des ténèbres, le roi des enfers, c’est l’esprit immonde. « Ouah ! Ouah… » aboie la voix menaçante. Devant ce clabaudage, émis par la chimère furibonde et fulminante, Hamid n’a qu’à déserter son poste de surveillance, direction la gare.

Le renégat regagne une autre tour de contrôle ; une fois sur les lieux, il s’assoit en adossant ses lombes arquées au mur. La gare est une autre salle de cinéma qui projette chaque jour des films inédits. D’une main frémissante, il glisse sa main à la recherche du « Silicyon » une solution, une portion, une résurrection, ersatz et aubaine pour les âmes meurtries. Il appuie doucement sur la couleuvre qui déverse volontairement son venin bénéfique, véritable bénédiction pour les damnés de sa strate. À un moment, le creux de sa main devient un placebo pour le creux de son âme.

Dans cette gare, tout l’intrigue exemple : les taxis, ils partent pleins et retournent vides, et tout le monde veut partir de cette ville fangeuse, fuir la malédiction de ce vieux manoir hanté par démon de l’impécuniosité. Mais pour aller où ? Ont-ils posé cette question ? Bien sûr que non et mille fois non, ils fuiront toujours les questions, celles qui fâchent, qui ressuscitent la Tarasque gisant en eux. Le taxi, la vie, il lui en rappelle les avatars.

Du côté des passagers, chacun s’assoit paisiblement sur son siège, tentant de dissimuler derrière le bilieux de son sourire saturnien, une âme en peine. Ils attendent tous le coup d’envoi du mal dominant des lieux : Hassan le courtier, « allez c’est complet, vous pouvez y aller » répète-il d’une voix rauque, tout en caressant dans sa poche le reste d’une néoplasie, une cibiche qui a trépassé sous l’étreinte mortelle de ses doigts d’ogre. Les six voyageurs pressés sont heureux, car bientôt leur voyage vers le lieu où ils croient trouver l’Arcadie commencera.

Las, et fatigué, le chemineau se met debout avec le peu de force qu’il a. Obscur, il se laissa engloutir par la nuit solitaire, Il est temps de se jeter dans les bras de Morphée, après tout, le monde appartient à ceux qui n’ont rien.