Une jeune guerrière du Moyen Âge

BEN REJEB
Amira
Université de Tunis
Tunisie

C’était le mois de décembre, l’hiver frappait impitoyablement les vivants de ses fouets de glace. Tous les habitants s’activaient pour rassembler du bois, chacun selon ses moyens. Les riches envoyaient les esclaves, grands et petits, pour rapporter le plus de bois possible dans les forêts avoisinantes. Cet hiver sera plus dur que tous les précédents, car la guerre était aux portes. L’ennemi était à quatre jours de marche, et les gens de la ville, accoutumés à la vie paisible, s’attendaient au pire. Tous les jeunes hommes devaient se présenter près des murs pour protéger la Cité contre les envahisseurs.

Les riches s’inquiétaient plus que les autres, ils avaient peur pour leurs biens. Les pauvres semblaient ignorer ce qui se passait, ils continuaient leurs ouvrages journaliers, quelques-uns étaient partis chercher refuge hors de la cité, certains se joignaient à l’ennemi.

Quant à la classe moyenne et aux habitants ordinaires, ils semblaient mieux comprendre la situation. Ils rassemblaient leurs forces pour défendre leur ville, et recrutaient tous les jeunes hommes de plus de 13 ans. Dans cette petite ville accueillante et vieille comme le monde, les habitants semblent unis par l’amour de leur patrie. Les prêtres invitent les hommes à présenter des offrandes plus précieuses aux dieux afin de protéger leur patrie. Tous les dons étaient rassemblés dans les caves des temples. Seuls les hommes cultivés de la classe moyenne semblaient réellement préoccupés par le sort de la ville et agissaient concrètement pour protéger la Grande Cité.

Marcus, un homme qui a dépassé la trentaine, se met à la tête du comité qui devait recruter pour organiser la garde civile. Marcus était un scribe et il était le propriétaire d’un magasin de livres. C’est un homme fort, rigoureux et qui cherchait à aider son prochain. Son épouse, Mata, était une femme respectée et sage, elle l’aimait profondément, car Marcus était un homme doux et aimant, attentif à sa famille, il n’était pas un goujat comme la plupart des autres hommes. Descendant d’une longue lignée de scribes et d’érudits, Marcus était d’un grand savoir et avait de bonnes manières.

Il était le père de cinq enfants. Sa fille Elza était l’aînée de quatre garçons, tous âgés entre 2 et 7 ans. Elza avait à peine 12 ans, elle était jolie et gracieuse, elle avait une chevelure noire et soyeuse, une peau lisse et des yeux clairs pleins de sagacité. Elza était une petite fille mince, active et pleine de vie. Elle se pressait pour aider son père et sa mère. Marcus affectionnait particulièrement sa fille et la considérait comme un précieux cadeau des dieux, contrairement aux hommes de son époque. En effet, à Ogarit, la naissance des filles était considérée comme une malédiction. Dans la Cité, les jeunes filles devaient aider leurs mères dans les tâches ménagères et partaient chaque dimanche près des chutes pour laver les vêtements. Un homme se devait de les accompagner et de rester aux environs pour les protéger.

Elza, elle, ne participait pas à ces travaux hebdomadaires, elle restait le dimanche près de son père ou allait s’entraîner à l’épée avec son frère Mathô. Elle était la seule fille qui jouât avec les garçons dans la grande place près de sa maison. Quand elle restait près de son père, elle se plaisait à contempler les pages noircies de ses livres, et tentait de transcrire de nouvelles formes auxquelles elle donnait un nouveau sens. Dès qu’elle eut 7 ans, Marcus avait appris à sa fille l’alphabet et le dessin. Ogarit est une ville prospère grâce au commerce. La construction des navires et des roues était importante. Les nations enviaient à Ogarit cette prospérité et ce savoir-faire. Mais personne n’avait jamais tenté de l’attaquer.

A présent, les Barbares du Nord connus pour leur convoitise vieille de plusieurs siècles, entreprennent une expédition inattendue contre la grande ville. Elza, accompagnait sa mère dans le temple d’Ashtart pour demander à la déesse féminine de protéger la ville. Mata descendait d’une famille religieuse et conservatrice qui a longtemps servi la déesse de la fécondité, et elle voulait préparer sa fille pour servir plus tard la déesse. Cependant, la jeune fille était occupée par des pensées plus complexes. Elle songeait à son rôle de femme. Elle songeait à son père qui n’avait pas de fils aîné pour le soutenir dans le combat. Elle ne comprenait pas pourquoi on devait confiner la femme à ce rôle secondaire. La fillette qui jouait à l’épée avec les garçons de sa ville, et qui était plus forte que la plupart d’entre eux, trouvait incompréhensible de devoir rester à la maison quand tous les garçons partaient près des murs de la Cité pour la défendre.

Marcus discutait les dernières mesures à prendre pour la guerre, autour d’un grand dîner avec sa petite famille. Il vivait dans une grande maison qu’il avait héritée de son père, qui comprenait un grand jardin à l’extérieur et une grande cave. La cave devra servir de refuge si jamais les Barbares entraient dans la ville, elle avait une sortie dans la forêt voisine. Marcus demanda à sa femme si la cave était prête pour les contenir tous avec quelques voisins :

-« As-tu trouvé un endroit où placer la nourriture ? Tu sais bien que nous avons besoin de plus de place en bas…

-J’ai placé les jarres de figues et d’huile dans tes bureaux, au fond de la pièce, car elles gênaient l’entrée de la cave. J’espère que cela ne vous dérangera pas !

-Pas du tout ma chère, je serai bien occupé au combat et tout ce qui m’importe c’est de vous savoir en sécurité et à votre aise, toi et les enfants. » Et Marcus regarda le jeune frère de Mata qui vivait avec eux depuis que ses parents sont morts, et lui dit :

-« Je sais que tu veilleras sur ma famille en mon absence. (Athogoros avait perdu sa jambe dans un duel à l’épée contre un jeune Perse).

-N’aie aucune crainte Marcus, je les protégerai au péril de ma vie. Elza qui poursuivait des pensées lointaines et qui n’arrivait pas à manger, se réveilla alors de sa rêverie et demanda à son père :

-« Père, est-ce vrai que Daris fils de Josef ira combattre avec vous auprès de l’armée royale ?

-Oui mon rayon de soleil, son père me l’a recommandé il y a quelques jours, et puisqu’il a plus de 13 ans, il partira avec nous. Il est sorti vainqueur de son premier duel il y a quelques mois, et d’après son père il se défend très bien à l’épée…

-Mais père, je le connais, nous jouons ensemble dans la grande place, c’est un lâche… Et même que je l’ai battu plusieurs fois dans les tournois ! » Ses joues s’empourpraient et elle regarda son père. Elle n’osait lui dire ce qui la tourmentait. Marcus sourit discrètement, il était fier de sa force et de son courage, elle lui ressemblait plus que ses fils. Après un long silence, il répliqua :

-Tu protégeras tes petits frères en mon absence, et tu aideras ta mère. Tu es la mieux placée pour garder ma place jusqu’à mon retour, je sais que tu es très forte, tu as tout hérité de moi ! » Elle sourit à ces dernières paroles, et ses soucis semblaient dissipés, elle mangea d’un grand appétit son assiette presque refroidie. Sa mère, elle, pensait à autre chose : elle se disait qu’Elza avait peut-être de l’affection pour ce Daris, et qu’il serait temps de la fiancer.