Chronique sur les moeurs et la mort

FAIZA
Tali
Université Oran
Algérie

Au fond c’est une nuit comme les autres, le soleil a encore laissé sa place à la lune qui trône au milieu d’un amas d’étoiles éparpillées dans le ciel, une légère brise monte de la mer, les réverbères du quartier sont allumés, les jeunes occupent les coins des rues, les vieillards sentant la fin de leurs vies, préfèrent lézarder dans la mosquée.

La salle était remplie de femmes. Les fauteuils ont été enlevés, on a étalé de vieux tapis et des matelas à même le sol, car chez nous on ne sait pas faire un deuil avec un mobilier européen. Cela ne peut se faire, quand on est en deuil, on reçoit beaucoup de gens, qui viennent sans arrêt, qui s’entassent les uns sur les autres, et trouvent miraculeusement toujours de la place pour la dernière venue. C’est là, c’est dans cette promiscuité obligée, qu’on arrive à présenter ses condoléances. Je ne connaissais pas la défunte, enfin pas tout à fait, j’ai apparemment discuté avec elle une fois, mais dans mon souvenir, c’est une femme au visage flou dont j’aurai aimé pourtant, me rappeler les traits.

Je suis moi-même coincée entre deux femmes, formant une chaîne serrée et variée. Vieilles femmes, adolescentes, … elles racontent toutes en cercle les circonstances de sa mort. Soudain, la discussion est interrompue par les sanglots de l’une, ou les cris d’une autre venant d’une autre salle. Toutes les femmes portent un foulard, moi-même j’en porte un, que je laisse glisser sans le rajuster comme toutes femmes présentes, car c’est par pudeur qu’on le met, dit-on, je n’y crois pas trop, or mes cheveux découverts ne vont pas offenser la morte, elle est morte, elle n’est plus, si je mets le foulard, cela ne va pas la ressusciter.

À mesure que le temps passe, les discussions commencent à prendre un autre tour, on parle des enfants, de la fin des vacances de printemps, ma voisine, de droite me parle des déboires conjugaux de son directeur, celle de gauche est occupée à écrire un texto… petit à petit, des groupes se forment spontanément, selon le thème de la conversation, qui varie et peut aller jusqu’à la politique. De temps à autre, ces réunions sont interrompues par d’autres femmes qui font en général partie des plus proches de la défunte, qui viennent inviter les convives pour dîner, ces dernières en général d’abord réticentes se lèvent dès qu’on leur dit que c’est une hasana vis-à-vis de la morte, ce qui veut dire qu’il faut partager le dîner préparé en son honneur.

Je demeure moi dans la pièce avec quelques femmes qui continuent de discuter, la pièce un peu vidée, j’ose enfin regarder le corps inerte, recouvert d’un linceul blanc qui trône au fond. Un parfum de musc, mêlée à celle des tapis de laine alourdit l’air, un parfum qui me rappelle les wélya(1) : Sid-el-Houari, Sid-Essnousi,… Des endroits que j’adorais visiter afin de m’asseoir à côté des vieilles femmes, toutes vêtues de blanc, qui sentaient bon, mais dont le parfum m’étouffait et m’étourdissait quand même, elles avaient toutes un chapelet, et plaçaient toutes Dieu dans chaque phrase, pour le remercier ou l’implorer, je restais là, assise par terre, jeune étudiante habillée en jeans, à les fixer du regard, faisant mine d’être venue dans ce lieu afin de demander comme toute jeune fille au marabout la grâce de se marier.

En vérité, je ne savais pas pourquoi je venais, ou peut-être que si,… ces vieilles, elles m’apaisaient, me fascinaient et en même temps m’inquiétaient, je les enviais, et les plaignais. Je faisais des études, je ne me suis pas mariée à 12 ou 14 ans, j’ai voyagé, la rue ne m’est pas interdite, mais je savais que jamais je ne ressemblerai à un ange tout prêt de s’envoler en atteignant leur âge, toute habillée en blanc et psalmodiant des versets coraniques, attendant la mort avec calme et résignation, remerciant Dieu pour chaque claque, chaque malheur, chaque douleur. Je ne suis pas aussi courageuse moi, je n’ai pas cette insupportable grandeur d’âme des gens qui se proclament satisfaits de leur malheur.

Le parfum du musc et de la laine, le parfum de la mort, se dissout dans celui du couscous, de la nourriture, besoin biologique oblige, les gens mangent, dégustent, apprécient même, tintements de la vaisselle, va-et-vient dans la cuisine, on demande de la sauce dans la salle des hommes … Le corps de la défunte est toujours immobile, calme et stoïque, tellement mort au milieu de cette odorante et bruyante vie.

Au fond, rien n’a changé, c’est une nuit comme les autres. Qui s’en soucie ? Demain elle sera enterrée, demain viendra sûrement mon tour, ou d’autres gens liront mon nom sur ma pierre tombale comme je le faisais moi-même jadis. Ma vie se résumera à ma date de naissance et de décès. Je serai ensevelie sous la terre humide, où mon corps sera petit à petit dévoré par les larves. Moi qui aime tant glisser dans mon lit sec et chaud.

Je rentre chez-moi tard dans le soir, laissant derrière moi parfum capiteux, pleurs et couscous, je retrouve enfin le calme, mais non la sérénité. Je rejoins mon mari qui dort paisiblement. Je suis compliquée, me dit-il souvent. Aujourd’hui j’aurais aimé ne pas l’être. Je suis un abîme de tourments, au lieu d’apprécier le bonheur de l’instant présent, je pense déjà à la douleur de sa perte. J’aimerais tellement apprendre à savourer le présent, un temps qui m’est inconnu, nostalgique et anticipatrice que je suis. Hantée par le passé et ayant toujours peur du lendemain, peur d’avoir affaire à l’odeur de la mort. Mon mari, je ne voudrai pas le perdre. Je ne voudrai pas sentir un jour le musc sur son corps. Je ne voudrai pas non plus assister à une soirée couscous en son honneur. Et que ça soit ensuite une nuit, comme les autres.