Ecrire malgré les mots

AKRIMI
Mohamed Bechir
Université de Sfax
Tunisie

J’ai envie d’écrire, de décrire un état d’âme que jusque-là je ne savais comment décrire. Peut-être ai-je besoin de concevoir quelque chose qui puisse m’aider à remédier à ce déficit linguistique extrêmement accablant. Je me sens, en rédigeant ces mots, incapable de dire le désarroi d’un monde chaotique. Un monde qui s’oppose à lui-même, devenant le théâtre d’une tragédie où se perd le corps de la pensée : le langage. Je ne suis pas de ceux qui se réjouissent de fustiger le langage en lui faisant endosser toute la responsabilité de cette incapacité criante de s’exprimer. Même ma conscience est incapable à son tour de s’affranchir de cette prise en étau entre une envie irrépressible de s’exprimer et une disposition plus forte à renoncer. Que faire alors ? Je dois forcer ma conscience, contraindre ma main à écrire afin de pouvoir vaincre ce doute obsessionnel à l’égard du langage. Bien que mon esprit ne me propose aucune question à traiter, je suis obligé de contraindre mon expression à confier à ces pages tous les secrets de ma conscience. De toute façon, je sais bien que celui qui lira ce que je suis en train d’écrire ne verra dans ces lignes qu’un bavardage qui tourne dans un cercle vicieux. Il se peut que mon lecteur ait raison comme il peut aussi bien avoir tort, mais ce qui est important pour moi est de vous impliquer, de vous rendre sensible à l’état de conscience de quelqu’un qui cherche à pousser un cri de révolte.
En écrivant, j’ai l’impression que je ne suis pas en train d’écrire. Il me semble qu’il y a contradiction à concevoir un essai sur Rien en rédigeant des dizaines de pages. Ce Rien ne renvoie pas forcément à une certaine absence traditionnelle du sens. Il peut être le reflet d’une insuffisance expressive ou d’une recherche d’un sujet qui ne soit traité par personne. Malgré cet embarras, il me faut entamer l’aventure, rédiger quelque chose qui porte sur une écriture tout à fait spontanée, absolument improvisée. L’essentiel est de prendre la plume sans s’intéresser aux exigences d’une littérature narcissique. Il suffit que je l’emporte sur une écriture qui condamne tout romancier à être prisonnier dd sa tour d’ivoire, sur une écriture qui m’empêche de me révolter contre une expression demeurant tributaire de la rigueur grammaticale et expressive. Je ne prétends pas que la modestie de mon style puisse vaincre l’exactitude linguistique des mots, mais quand même j’ai envie d’entreprendre cette aventure enivrante, peut-être que je gagnerai le défi en réduisant, autant que faire se peut, l’écart entre ma conscience et cette écriture qui refuse constamment de se laisser captiver.