Aïcha Sisyphe

ZOUAIDI
Safa
Université de Sfax
Tunisie

Une nuit d’hiver, Aïcha Quaesitor commence à se poser des questions. Des questions sur tout pour donner un sens à sa vie. L’écriture est le seul refuge lui permettant de trouver des réponses. Elle confie au papier sa volonté de bonheur qui rejoindra, un jour peut-être, son désir du bonheur collectif. Sa profession de journaliste fait qu’elle veut écrire non seulement pour elle, mais aussi pour l’autre. Cet autre inconnu avec lequel elle ne peut que partager des mots du cœur pour lutter contre le gribouillage des éloquents. Aïcha déclare la guerre, une guerre sanglante, mais sans aucune arme à la main que sa plume. Ce n’est pas aisé d’être rebelle chez soi, au sein de sa famille et dans sa société ! Elle veut uniquement exister. Exister est un verbe magique.

Son père Quaesitor trouve que la cervelle cartésienne de sa fille finira par la rendre folle irrémédiablement. Il lui fait des discours lui conseillant de jouer le rôle naturel que Dame Nature lui a attribué et de ne plus essayer de tout comprendre. Aïcha poursuit sa quête de sens et elle devient malade. « Je m’interroge alors je deviens malade, je deviens malade donc je suis » est devenu sa maxime. Elle a conscience qu’on ne punit pas les pensées mais les paroles. Alors, elle choisit de penser à haute voix et de ne jamais garder ses pensées muettes. Autour d’elle, personne ne parle, personne n’intervient. Le mutisme est omniprésent, l’aphasie est partout. Le silence domine les cœurs et paralyse les volontés. Le tableau de la réalité ne charme-t-il pas uniquement les aveugles ?
Sa sœur aînée Faïza, aussi bonne maîtresse d’école que maîtresse de maison, dont tout le monde dit qu’elle est brillante, trouve qu’Aïcha est en train de compromettre sa vie. Ses idées sont pour elle impies, folles et ineptes. Aïcha refuse, malgré la puissance du cercle qui la presse et l’étouffe, de prendre part à cette comédie. Elle n’est pas disposée comme tout le monde à vendre ses idées et ses mœurs pour des bagatelles… La terre est morte de silence. Elle craint que le syndrome de l’ignorance soit déjà partout et qu’il ne soit trop tard !
Alors elle se replie à son tour dans le silence, tout le monde lui ayant répété qu’on ne doit pas parler. Mais, un sentiment de ridicule la fait souffrir à chaque fois qu’elle se tait avec application au nom du mutisme démocratique. Ce sentiment devient de plus en plus douloureux en rendant sa vie plus absurde à chaque fois qu’elle ferme les yeux sur tout pour éviter les remords et la punition.
Un jour, Aïcha arrête son regard sur sa mère. C’est une belle dame dont les yeux ne parlent qu’une seule langue, celle de l’amour. Elle est en train de tricoter un gilet de laine pour sa fille. Elle le tricote avec patience mais également avec passion. Aïcha constate que le choix prend de l’importance dès qu’on le fait. Elle scrute les traits de vieillesse envahissant les parties visibles du corps de sa mère et se promet de donner sens à sa propre vie. C’est nous qui attribuons à un choix une valeur en le faisant, c’est elle la coupable, coupable parce que responsable de ses choix libres. Elle se sent déchirée entre une mémoire qui s’ennuie du passé, un esprit qui se lasse de l’observation présente, et un cœur qui souffre de l’attente future. Cette indétermination temporelle l’étouffe. Aïcha en oublie la notion du temps…
Pour elle, l’univers est fait pour être découvert, mais la vie blesse les faibles et se rit des malheureux. Cela ressemble à une comédie monstrueuse dont la souffrance est l’héroïne souriante. Avec le temps, elle veut trouver l’amour et commence à le chercher partout, dans les visages des passants, dans leurs pas, dans leurs chagrins, dans leurs sourires et même dans leurs rires hypocrites. Elle n’a rien trouvé, elle a froid. Aïcha veut avoir assez de force pour dire « Non », être une deuxième Antigone et faire la différence. Elle est partie dans un voyage sans destination connue et dont on connaît ni les héros ni l’issue. Elle souhaite pouvoir revenir en arrière pour changer le dénouement, le scénario, les protagonistes et dire « Non ». Non ! Quel mot difficile à prononcer ! Aïcha écoute les gémissements de son âme venant se mêler à ceux de son cœur dans une symphonie sombre qui gêne la respiration. Mais, il n’est pas impossible qu’elle puisse un jour renaître de toutes ces cendres…
Elle est prête à tout changer pour lui, mais il disparaît. On est tellement lâche qu’on n’ose pas dire qu’on va quitter la scène ! De peur de blesser par les mots, on blesse d’une blessure plus forte, plus profonde, plus intense, plus durable et plus horrible par le silence ! Le silence, un mot qui veut tout dire ! Quelle horreur de se sentir tellement prisonnier qu’on ne sent plus la vie ni les gens, ni les jours ni les heures ! Tout est suspendu dans une pause écrasante, cruelle, insupportable ! La vie est faite des débuts et des fins. Se relever n’est pas facile quand on a le cœur brisé ! Le silence est la plus violente des façons de communiquer.
L’esprit tremble, le cœur s’affole, le corps se convulse et Aïcha, en parcourant son existence, se voit tout près du néant. Son grand-père lui répétait toujours que lorsqu’on n’a pas de vie, il faut garder l’espoir pour pouvoir vivre, sinon on se perdra. Mais quand le pays est bouleversé, le travail inachevé, le cœur brisé, la foi troublée, comment conserver l’espérance ! C’est si difficile de recommencer quand on n’a pas de patrie ! Elle a besoin de se retrouver et de se reconstruire, affirme-t-elle à qui veut bien l’entendre. Mais tout le monde se tait car on n’a rien à dire à Aïcha, cette nouvelle Sisyphe.