Sur la route du bonheur en Occident

NEMBE
Onésiphore

Le soleil, boule rosâtre, s’enfonçait dans le sein béant de la mer. Ce soir d’avril, à l’appel de Candide, j’étais allé sur la plage. Le rivage désert nous donnait la latitude de nous aimer à ciel ouvert. Alors, je goûtais au bonheur d’errer le long de la côte, ma main dans celle d’un ange.
Mon ange, hélas, ne tarda pas à me parler de la souffrance, de la peine, du malheur. Le calme et le charme de cette soirée, à l’écouter, cédaient en moi la place à une profonde mélancolie. Elle m’avait dit qu’elle partait. Au bord de la mer, comme au bord du bonheur, elle m’avait fait venir, pour me parler de son départ. Elle ne voulait pas que je pense qu’elle me quittait. Elle voulait que je bénisse ce départ, qui pourtant brisait la seule joie qu’à vivre je prenais. Ah si seulement elle s’était tue pour me laisser bercer par le bruit des vagues se brisant contre les rochers, comme je l’aurais aimée encore davantage !
Mes jours, avant elle, je les avais passés dans une souffrance atroce. Au milieu de mille maux, son arrivée me sembla un rayon de soleil après un triste hiver. Par un après-midi sans joie, elle était entrée dans ma vie. Sans présage aucun, elle y avait pénétré. Par le chemin où défilent les amours, elle avait passé. Au fil des heures de nos courtes journées, pour lui rendre tout le bonheur qu’elle m’apportait, je faisais l’impossible. Je ne m’accordais aucun répit tant que ses capricieuses volontés de femme n’étaient pas entièrement satisfaites.
En apprenant son départ, l’air manqua à mes poumons. Elle était encore-là que je la cherchais déjà en mon esprit. Cette nouvelle m’avait rendu muet. Je portai un regard éperdu sur la mer, qui, brusquement, comme un monstre prédateur sembla nous épier. Cette mer, je ne l’aimais pas. Il faut dire que la mer, cela ne m’inspire guère confiance… Mon ange s’arrêta et la regarda aussi. Ensemble, pétrifiés par le spectacle de ses vagues courroucées, nous la fixâmes intensément. Une vague débridée en ce moment précis brava la côte et s’arrêta arrogante à nos pieds. Je pris sa main. Elle était toute froide. Je m’enquis de sa santé, si fragile à cette époque de l’année. Tout va bien, s’empressa-t-elle de me répondre. Instinctivement, je l’attirai contre moi, comme pour lui transmettre la chaleur de mon corps. Ses yeux mi-clos disaient le chagrin de me quitter. Je lui murmurai à l’oreille : Vois-tu, en ce pays inconnu, je n’ai que toi. Quand je te perdrai, je ne me retrouverai sûrement plus moi-même. Elle parut bouleversée mais elle se hâta de justifier sa folle décision.
Elle parlait. Moi je revoyais en mon esprit les jours passés à veiller sur sa précieuse vie. Je m’étonnais de ce qu’elle trouvât si facilement les mots d’adieu. Elle m’interpella pour me demander de répondre à l’une de ces questions qu’on vous pose en sachant déjà la réponse. J’hésitai comme lorsqu’on revient à soi, après une brève minute de distraction. Elle lâcha ma main d’un geste impatient. Elle s’éloigna de quelques mètres. Ce vide entre nous, j’eus soudain peur qu’on ne parvienne plus jamais à le combler. Je regardai au loin, au bout de l’océan, le soleil avait disparu complètement, et les ténèbres s’avançaient vers nous. Je comprenais l’enjeu de ce moment, pourtant, rempli d’un calme trompeur, je ne réagis pas.
Je l’invitai seulement à quitter cet endroit, où j’avais maintenant froid. Si belle tout à l’heure, la plage était devenue triste. Elle me répondit que cette fraicheur lui convenait. Cette fois encore, je fis passer son intérêt avant le mien. Nous nous étions assis en silence sur un rocher. Je voulais parler pour la faire revenir sur sa décision. Mais, je voulais aussi me taire pour éveiller peut-être son regret. La nuit nous engloutit. Au loin personne ne nous apercevait plus quand je la pris dans mes bras. Elle resta indifférente. Ainsi il me fallait croire que notre idylle touchait à sa fin !
Elle me parla encore, et encore de choses tristes. Peut-être voulait-elle que je convienne avec elle qu’il était juste qu’elle brave l’océan sur un minuscule bateau pneumatique. Elle était venue au monde pour ne connaître que le malheur. Elle devait sauver sa famille, la tirer d’une misère que cinq générations n’avaient pas pu soulager. Elle me raconta les frayeurs de la route, de la forêt, des savanes, du désert, des hommes-loups, des hommes-poux, de la faim, de la soif, des compagnons de route qui s’écroulent sous le poids de la fatigue et de la faim. Elle me parlait, l’œil fixé sur l’horizon comme sur le terme de son périple. Au bonheur en Occident, elle y croyait si fort. Moi, j’étais accablé. Malheureuse Afrique !
Le lendemain, quand mon ami, son guide, se présenta à notre porte, je sentis un mal poignant en mon cœur. Elle prit sa sacoche, posa un long regard sur moi, avant de disparaître derrière la porte que le vent fit claquer. Je restai au lit toute la journée. Je n’eus même pas la force de me faire une tasse de lait. J’étais encore couché le lendemain matin lorsque, à la télé, on montra un nouveau naufrage d’émigrants. Des malheureux qui n’avaient pas pu aborder à la côte espagnole. La mer, cruelle comme jamais, avait frappé une nouvelle fois des vies innocentes. On pouvait voir encore sur les eaux en furie les restes de ces embarcations de fortune. Au bord de la mer, la même mer que, la veille, Candide et moi regardions ensemble, les pompiers enveloppaient de jeunes corps inertes.
J’essayai son numéro. Il était aux abonnés hors ligne. Celui de l’ami, ce guide des traversées périlleuses, mais lui non plus ne répondait pas. Etaient-ce leurs corps sous les draps blancs ? Je me refusais à le croire. Et le temps a passé sans que jamais je n’aie su ce qu’elle était devenue. Si vous la rencontrez, de grâce, dites-lui que je l’attends encore. Si elle est morte, priez avec moi pour que celle qui fut mon ange repose en paix.