Pauvres Muqran que nous sommes

BOUTAHIA
Muqran
Université Ibn Zohr, Agadir
Maroc


« Grandis vite mon petit et explose la haine emprisonnée dans ton regard innocent, grandis mon petit et continue ce que tes ancêtres n’ont pas fini... »

C’étaient des mots que j’avais écrits comme légende de ma photo de profil, celle où tu figurais au premier plan. C’était la première que j’avais mise depuis le jour où je créai mon compte sur le réseau social et celle que je mets encore jusqu’à présent. Lorsque je t’avais aperçu pour la première fois, quelque chose que je méprisais attira mon attention. C’était d’abord ta joliesse et ta douceur, puis tes regards surtout, tellement vifs et mystérieux qu’ils ne me laissèrent point indifférent. J’entrevoyais en eux à la fois de l’innocence et de la malignité, de l’amour et de la haine, de l’espoir et de la méfiance, beaucoup d’endurance mais aussi de la souffrance.

Je laissai aussitôt mon imagination s’étendre, mon cerveau dessiner tout seul la vie digne dont tu jouissais. Elle n’était pas du tout sophistiquée, elle était plutôt modeste, humble, dure aussi certes mais pourtant heureuse. Je te voyais déjà avec ton cartable étroit à bords carrés sur le dos, empoignant de tes deux petites mains rougies de froid le guidon de ta bicyclette usée, stationnée tout près de la porte de ta maison de pierre qu’on confondait de loin avec les rochers éparpillés le long de la montagne. Le vent soufflant fort fouettait ton visage et tes minuscules oreilles étaient sur le point de geler. Tes pieds eux l’étaient déjà, enfoncés dans la neige et chaussés de souliers en plastique à semelles devenues minces et fragiles à force d’être abîmées par le temps. Tu venais juste de quitter ton matelas encore bien chaud pour te diriger avec grand enthousiasme vers ton école située à une demi-douzaine de kilomètres de chez toi. Dans de telles conditions, c’était la chance qui te souriait. Au beau milieu de ces terres sèches et arides se trouvait un autre monde, un monde marginalisé, délaissé, oublié jusqu’à ce qu’il devînt inconnu et acquît tous les traits d’un vrai monde infernal. On s’y demandait souvent si, par hasard, l’Etat et la nature s’étaient mis d’accord pour lui nuire, à lui comme à ses habitants. Chanceux étaient ceux qui fréquentaient l’école là-bas et rares étaient ceux qui savaient lire.

Je faisais également partie de ces chanceux-là, sauf que c’était toi ma chance. Tu étais le premier et l’unique compagnon de mon long trajet vers le changement. Tu étais mon escorte, le guide de mes pensées dispersées tels les sommets tapissés de blanc des hautes montagnes de l’Atlas que tu occupais. Mon parcours n’était pas du tout facile, j’y souffris tant et j’endurai suffisamment de mauvaises épreuves que je ne parvenais parfois plus à supporter, mais tu étais toujours là pour moi, à mon écoute exclusive. Je me dirigeais vers toi à chaque fois que la vie me tirait une de ses balles empoisonnées, en m’enfuyant de mon horrible réalité, m’abritant dans un abri qui était le tien. Je me rendais à toi quelquefois fondant en larmes, en me plaignant des durs jugements de maman, du rude comportement de mes petits frères, des regards froids de papa. Je te parlais de la trahison des amis, du goût amer de l’amour, des mensonges de l’autre professeur, de mon ancien ami de Tazarine... Tu restais indifférent, calme et sans la moindre agitation telle une statue vivante ou un corps sans âme, en révélant le même regard, en fixant le même coin, avec la même insistance et confiance en toi. J’avais honte de moi à chaque fois que les larmes trahissaient cette blessure profonde de mon cœur. Je les essuyais puis m’inspirais de ta virilité.

Tu étais dans mes bras, ta tête appuyée contre mon torse, mon menton caressait tes cheveux lisses de nature mais devenus frisés par le soleil et ton insouciance d’eux. Ma main droite serrait la tienne et celle de gauche encerclait ta taille, je sentais le battement de ton cœur, dégageant à chaque rythme une chaleur qui me pénétrait. Je contemplais ton visage angélique, tes traits qui narraient un conte remontant à une époque perdue de l’histoire, qui témoignaient de l’originalité de ton peuple indigène, les vrais et uniques occupants des hautes terres marocaines.
Mes yeux se promenaient sur ta face comme on aurait fait sur un tableau d’art d’une grande splendeur. J’examinais ton nez qui faisait africain et tes grosses joues toutes rouges en passant par ta bouche lippue et tes lèvres pâles mais joliment dessinées. Quant à toi, tu me fixais juste dans les yeux et lorsque je soutins ton regard, une sensation étrange me traversa l’esprit. Que cachait-il ? Quel secret dissimulait-il ? Est-ce un trésor qu’il préservait ? Mais que contenait ce trésor ? Que se trouvait-il à l’intérieur de ce coffret en or incrusté d’émeraude d’un vert douteux ?
Durant tout ce long trajet parcouru à tes côtés, je cherchais presque chaque soir une réponse aux questions que posaient tes yeux mais en vain. Pendant toutes ces longues nuits passées près de toi, j’essayais désespérément de résoudre ton puzzle mais sans que j’y parvienne. Comment veux-tu que je le fasse alors que tu ne me donnes jamais toutes les pièces ?
Et c’est à présent que tu me dis que tu es analphabète ? Que tu n’as jamais entendu parler de l’école ? Que tu habites dans une grotte dépourvue des moindres nécessités de la vie décente ? Que tu mènes une existence pire que misérable, que tu passes tes journées comme berger et que tu étais prisonnier de ces maudites montagnes rocheuses ?
Pauvre Muqran que tu es et pauvre Muqran que je suis.

Et moi qui t’écrivais des pages et des pages sur mon journal intime, et moi qui saisissais ma plume chaque fois que cette affreuse solitude s’emparait de moi à nouveau en m’assurant que le jour viendrait où tu lirais ces milliers de mots écrits pour toi seul.

Mon Dieu comme j’étais dingue… J’écrivais pour un nomade berbère monolingue…

Pauvre cadet Muqran que tu es…
Pauvre aîné Muqran que je suis…
Pauvres Muqran que nous sommes… !