À l’hôpital

MARFOUQ
Assia
Université Hassan II, Casablanca
Maroc


…Et je me trouve sans aucun signe préalable à l’hôpital ne sachant ni le motif, ni les conditions de ma présence ici. Allongée à côté de femmes puantes, ne faisant que crier le nom de Dieu, toutes ébouriffées et répugnantes.
Je contemple l’endroit où je me trouve à demi morte. Son odeur m’informe déjà plus sur son état. J’avais le vertige. Je ne me souviens que de l’athlétisme nocturne d’un rat dans le couloir, des petits cafards dodus qui font la promenade entre les pots de yaourt et les déchets des fruits placés sur une commode bien crasseuse, et d’une grosse télé pendue en panne qui me rappelle les têtes des cancres et des imbéciles que j’ai en classe.
Ne mangez plus avant de péter ! S’écrie une stagiaire d’une voix autoritaire. Pardon Mademoiselle ! J’ai besoin qu’on me change le sachet de sang pendu là-haut. Il parait qu’il est vide !
Je sors maintenant ! attends ma remplaçante !
Des claquements de sabots à réveiller les morts font écho de très loin. Il paraît que ladite remplaçante est venue. Dix minutes après, elle entre traînant devant elle un chariot rouillé plein de seringues. Elle est grosse, sa blouse blanche est légèrement bombée aux poches, son regard est dur, ses mains me semblent très bonnes pour pratiquer la moisson, saison qui ne trouve jamais sa fin à l’hôpital. La femme exerce avec dévouement son travail. Elle circule entre les lits et nettoie parfaitement, non pas les plaies, mais les poches de ses patients.
Je vois des pièces de monnaie qui s’engouffrent dans les deux côtés de la blouse… Les poches…elles grossissent…grossissent encore… elles ne suffisent plus…l’argent disparaît dans la gorge de la femme… elle en avale une bonne quantité…son ventre s’arrondit… elle ne peut plus se tenir debout…elle cherche un autre coin ou trou dans son corps…elle le pousse dans son vagin… l’argent sort de sa bouche… elle ne se referme plus…son ventre éclate…et l’argent se disperse partout dans de la salle.
Elle se dirige vers moi, encore vivante ! Mais non ! Il paraît que j’avais des hallucinations ! C’est certainement dû à l’effet de cette espèce de drogue qu’on m’a donnée avant de m’opérer. Elle tient vigoureusement mon bras, cherchant vainement les veines partout, mais renonce finalement à l’injection. Je lui demande de me tenir debout. La grosse s’excuse. Je lui montre une pièce verte. Subitement ! Je me trouve debout, je ne sais par quelle force herculéenne !


Enfin ! J’ai pété ! Je suis la première à le faire. J’ai droit maintenant à manger ! S’écrie l’une des femmes, toute fière de son exploit glorieux. Ainsi, les autres patientes se mettent à s’efforcer de péter. J’entends une série de pets malodorants, où l’une est plus longue que l’autre, plus bruyante et plus énergique. Les femmes se mettent à échanger de précieux conseils sur la manière la plus efficace pour le faire : manger des œufs, mettre de l’ail au bout du cul, se prosterner... Il paraît que leurs corps fonctionnent à merveille, ces femmes nauséabondes, ces grandes péteuses. Les fenêtres sont toutes fermées, la porte aussi. Je ne veux pas mourir asphyxiée dans une telle chambre à gaz.
Mon mari arrive, et derrière lui une cohue d’individus. Nous nous amusons à regarder les petites scénettes que les gens improvisent tout naturellement devant nous : Un couple mangeant « R’fissa » dans un sac de plastique noir, une femme qui enfonce sa tête sous le drap de la patiente, voulant découvrir ce que devient un vagin après l’accouchement, une autre qui ramasse tous les produits laitiers sous prétexte que leur date d’expiration approche et une vieille qui apporte à sa fille de la lessive pour laver son linge. Mon mari me laisse de l’argent sous le coussin avant de partir. Il sait que chaque mouvement dans cet endroit est payant.
J’avais l’idée de sortir un moment m’asseoir dans le jardin de l’hôpital. Je rassemble la force de tous les coins de mon corps pour pouvoir me tenir debout sans avoir besoin de sacrifier une pièce verte. Je sors et vois des créatures humaines toutes décevantes : des éclopés, des éborgnés, des manchots, des vieillards… Bref, des handicapés de tout genre. La maladie est en progrès dans notre pays.
Je m’assois sur un banc à côté d’une jeune femme qui me paraît moins horrible. Elle me salue et commence tout à coup à me raconter l’histoire de sa maladie cancéreuse. Elle accentue le rythme, parle d’un ton de plus en plus rapide et inquiétant, gesticule plus violemment et arbitrairement... Je change rapidement de place et je m’assois à côté d’un homme qui me paraît tranquille. J’essaie de deviner le motif de sa présence dans cet endroit pourri. Je prends courage et je le lui demande. L’homme répond d’une voix timide que sa femme lui a coupé le pénis qu’il a ramené dans un sac plastique pour l’implantation. Je reviens à mon lit.
Une nouvelle infirmière entre dans la salle. Elle déshabille sèchement une patiente et lui arrache d’un coup le pansement. La patiente commence à gémir et à crier de toute sa force. Sans perdre de temps, l’infirmière arrache le long tuyau implanté à côté de la plaie. Le tuyau sort entraînant avec lui trompes, vessie, entrailles et foie…Terrorisée, la femme crie encore… Agacée et ne trouvant rien à déraciner encore, l’infirmière arrache les cheveux de la femme, ses dents, ses seins, l’arrache toute entière du lit, elle tombe coupée en morceaux par terre…les morceaux se transforment en petites flammes…les flammes grandissent…le sol s’ouvre sous les pieds de l’infirmière…une lave bouillante se laisse voir du trou, la femme se dissout dans le liquide…un nuage blanc jaillit du trou portant le spectre angélique de la patiente, monte en haut et disparaît doucement derrière le soleil.
Je me réveille en sursauts. Il paraît que je fais beaucoup de cauchemars ces derniers jours. Je téléphone sur le champ à mon mari pour lui dire de ne pas me rendre visite le lendemain.
L’heure des visites a déjà sonné. Un troupeau de mâles et de femelles dévastent l’endroit telle une évasion de sauterelles. Chaque lit est encombré de plusieurs personnes venant faire de petits comptes rendus de tout événement raté. Une infirmière vient hâter les visiteurs afin de venir nous changer les pansements. Cette femme me rappelle étrangement celle dont j’ai rêvé la nuit. Elle a les mêmes seins gonflés. Mon Dieu ! Miséricorde ! Je n’ai rien à lui donner, je n’ai aucune pièce qui traîne encore sous ma tête ! Sans penser davantage, je me cache derrière quelques têtes, et je revêts ma djellaba qui devient trop large. Je dissimule le sac du sang et je sors derrière la cohue des visiteurs, murmurant des versets de Coran.