Le regard de l’autre

CHERAIET
Amina
Université de Tunis
Tunisie

Parfois au milieu du parcours que nous menons dans cette vie, on sent le besoin de s’arrêter un instant. Se réfugier quelque part où personne ne pourra déranger notre silence et faire le bilan de ce qu’on a traversé durant notre voyage. C’est toujours bon de faire le bilan, cette rétrospective finit souvent par servir à quelque chose. On finit par en tirer une morale, une leçon qu’on met dans la case “expérience”.

Expérience ! Dans notre monde à nous, les musulmans, chaque expérience est justifiée par le Maktoub. Maktoub, dont Paul Coelho a fait un roman, et auquel le comédien algérien Fellag attribue la fonction de relativiser les dégâts. Relativisation qu’on prend comme remède. Personne ne se plaint face au maktoub : le mariage est maktoub, la souffrance est maktoub, vivre heureux ou malheureux est aussi maktoub, la maladie est maktoub,… être vitiligieuse est aussi et avant tout maktoub.

Vitiligieuse ! Ce mot sur lequel le correcteur automatique ne suggère aucune correction. Avez-vous réussi à le déchiffrer ? Je vous explique !

Vitiligieuse c’est un mot qui vient du latin vitiligo ou tache blanche sur la peau. Le vitiligo est une souffrance, c’est un complexe humain. Un complexe difficile à surpasser. Le vitiligo est une différence, c’est un affaiblissement. Le vitiligo c’est tous les regards étonnés que vous croisiez dans la rue, au milieu des assemblées publiques, dans les rencontres de famille. Le vitiligo c’est le regard de pitié que vous surprenez dans les yeux des gens, leur regret face à votre état. Le vitiligo est un parcours de vie que vous apprenez à entreprendre à chaque détour, dans chaque vallée, sur chaque pente, à chaque descente. Le parcours est toujours le même, je vous assure ! Ne vous laissez pas impressionner par ces différents termes, car si vous êtes vitiligieuse, même pour descendre, il vous faudra la force que vous prodiguez à monter une pente rude.

Je suis vilitigieuse ! Je pense qu’on devrait organiser des séances de rencontre entre vitiligieux et vitiligieuses, comme celles que font les alcooliques lorsqu’ils commencent leur combat contre l’accoutumance ou pour leur purification. Je suis persuadée que la première étape de la guérison est d’admettre sa maladie. Regarder les gens et dire oui j’ai ceci, oui j’ai cela. Oui mes taches me vont à merveille et j’arrive à m’accepter !Toute réconciliation passe obligatoirement par cette étape : avouer, s’accepter.

En fait, s’accepter est une opération réalisable, c’est le regard de l’autre qui dérange le plus. Notre reflet dans le miroir ne crée pas en nous le mauvais sentiment que fait naître en nous un regard indiscret ! Et que répondre à celui qui nous agresse avec son regard ! Qu’on a choisi d’être ce qu’on est ! Qu’on a voulu avoir ces taches ! Ou qu’une explication s’affichera sur notre front dès qu’on croisera son regard, là où il pourra librement lire quand, comment et pourquoi cette maladie nous a envahis ?!

Je crois que c’est cela qu’il faudra révolutionner : le regard de l’autre qui mène à l’exclusion. Quand arriverons-nous à nous accepter dans nos différences ?