Évasion

HANDOUS
Mariem
Institut Supérieur Agronomique de Tunisie, Carthage
Tunisie

Un seul mot d’ordre : « m’évader ! »
Prendre les clés, faire ronronner le moteur, mettre de la bonne musique et ouvrir les vitres pour laisser danser mes cheveux au gré du vent...
Laissant sur le bureau, les articles et les rapports qui m’ont consumée pendant deux longues semaines, je roule en me laissant guider par mon instinct...

Défilent devant mes yeux tous les aspects de l’urbanisme, rien que des bâtiments, des murs, des affiches publicitaires qui traduisent si bien l’engourdissement de cette société consommatrice.
Et puis, après plusieurs kilomètres, vient s’imposer un vert flamboyant de vie ; l’air est, certes, assez sec mais il m’emplit des parfums de la nature.

J’aime ces lieux magiques, c’est comme si mes racines étaient ancrées dans cette terre miraculeuse. Quand j’y arrive c’est comme si je retournais à mon berceau.
Au pays de mon cœur, même le soleil d’été est doux. Il divertit les champs de blé en jouant à une partie de cache-cache avec les nuages ; près des montagnes pleines de trésors et de légendes.
Non loin de là, la mer et son bleu royal offre ses fruits à ses hommes, courageux et patients. Ceux qui la connaissent et la respectent. Ceux qui savent sa colère mais aussi sa générosité.
Je retrouve les arbres qui m’accueillent à branches ouvertes, les esprits protecteurs de la forêt murmurant leurs secrets aux éperviers et aux eucalyptus centenaires.
Dans ce havre de paix, ce soir, j’ai un rendez-vous mystique avec lui.

On raconte qu’il date d’on ne sait quand et qu’il a vu défiler les troupes d’Hannibal et le triomphe des Carthaginois.
Il avait laissé pousser sur ses membres des fleurs couleur de paix, d’un blanc étincelant, d’une pureté sans pareil, offrant un parfum délicat, issu de la fraîcheur de la mer et de la diaphanéité des forêts de pins. L’autre fois, quelques moineaux m’ont sifflé qu’il offrait ces fleurs à qui en demandait, sans blesser, avec tout le pacifisme du monde.
Ah le voilà, je l’ai enfin trouvé... mais comme il semble étrange...

« Bonsoir
­-Bonsoir jeune fille. Je t’attendais.
-Merci. J’étais prise par les études et... »
Majestueusement, il m’interrompt et raconte :
« Chère amie, il est venu le jour où l’on essaie de me déraciner, de m’arracher. Ils veulent me replanter dans une terre qui n’est pas mienne.
Je te rassure, je ne me suis pas laissé faire. Des épines sont apparues sur mes frêles tiges... des épines jeunes, qui malgré leur fragilité sont tenaces. Quelques­-unes ont rendu l’âme en voulant défendre les fleurs. Comme par magie, dès qu’une épine tombe, une autre la remplace, pour ne pas oublier la devise. »
Je reste inquiète face à la couleur rouge qui marque ses fleurs connues pour leur blancheur. Un rouge intolérable, qui le rend si triste à voir... Elles qui étaient couleur splendide de porcelaine, les voilà souillées de la couleur de la violence et de la mort. En m’approchant, je découvre qu’elles sentent désormais le chagrin et le deuil. Une goutte de sève tombe. Je la goûte. Elle est plus amère qu’une bigarade.

Il continue :
« Ne t’en fais pas, mon heure n’est pas encore venue. Mes bourgeons sont en perpétuelle mitose. Et je pense toujours qu’au-dessus des nuages brumeux le soleil brille encore. La plus fertile des pluies tombera et ses eaux effaceront mes cicatrices. La lumière fera illuminer mes fleurs. N’oublie pas que je suis Jasmin. »

Je souris et lui réponds : « Ton optimisme m’a toujours étonnée. Tu crois vraiment qu’il y de l’espoir pour ce monde au bord de l’apocalypse ?
-Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Et maintenant va, la jeunesse n’est pas éternelle, profites-en. »

Un sentiment d’apaisement me submerge, c’était tout ce dont j’avais besoin, tout ce dont je manquais, l’esprit trop longtemps torturé par les tonnes d’informations journalières.
Le cœur heureux et allégé, je cours comme une enfant laissant derrière moi un arbre de jasmin fatigué mais plein de vie. Il faut dire que nos dialogues ont toujours été ainsi : courts mais profonds, laissant place à l’insatisfaction et à cette perpétuelle envie de revenir vers ces lieux mystérieux.
Jasmin ira mieux, j’en suis persuadée, il est fragile mais fort.
Quant à moi, je retrouve mon quartier avec un nouvel élan, une énergie puisée au fin fond de la nature, prête à sourire au quotidien, résolue à teindre la dure réalité aux couleurs de la tolérance.