Passage Muet

CHAREF
Saïd
Université Ibn Tofail, Kénitra
Maroc

A mi-chemin entre le jour et la nuit, au moment où tous les sens s’alourdissaient, ma pensée se dirigea inlassablement vers des recoins jamais enterrés encore. En voyage, dans un camion qui me transportait d’une mémoire à une autre, dans la beauté des rencontres et la douleur des adieux, je regardais sans voir. Le corps, quant à lui, ne faisait que suivre. Les ondulations que provoquaient les secousses du camion lui donnaient une sensation d’hypnose sensiblement élévatrice. Le camion avançait et je pensais...Ni l’un ni l’autre ne savaient pourquoi. Ce voyage ! ’’Repose-toi Niya et arrête de réfléchir’’, rétorqua vivement le jeune chauffeur à celui qui était assis à sa droite comme un corps sans vie. Sans rechigner, je me redressai et fis un geste d’approbation de la tête. Le camion, gardant le même rythme, avançait furtivement dans les entrailles d’une nuit qui s’annonçait depuis le début brumeuse et humide.

Tout concourait à me ramener à moi­-même, à ce que je suis, à ce que je suis devenu et à ce qui m’attendait dans les recoins d’une vie sans grande emprise existentielle. Le silence et l’obscurité s’aplatirent davantage avec tout le poids de leur corps contre le désir du mien de s’affirmer. Aucune résistance quand la mémoire entre en jeu. C’est vrai, comme disait un philosophe, "nous sommes des êtres des lointains" qui, malgré l’artificialité que nous développons, chemin faisant, restons attachés à nos racines, à nos origines, à nos histoires et à notre mémoire. Pourquoi partir et laisser tout derrière soi quand on sait que l’on ne va nulle part et que ce dont on se sauve n’existe nullement ailleurs mais nous habite. La nuit devenait de plus en plus dense et le chemin se faufilait discrètement comme un serpent dans les intimités de ma mémoire. Dans le vague des souvenirs et l’immensité du vide artificiel qui nous absorbaient, tout s’évanouissait et s’effritait étrangement sous l’implacable rigidité d’un réel amorphe et insignifiant.

Le bruit du moteur me ramena encore une fois à la réalité, celle que je ne voulais pas voir. ’’La vitre n’est après tout qu’une vitre, l’essentiel c’est ce qui existe au-delà’’, me rappela le vieux monsieur venu accompagner Adil le chauffeur pour vider le camion. Malgré l’âge qu’il paraissait avoir et son petit corps amaigri par la cruauté de ses jours, il avait le sourire aux lèvres. Ses yeux brillaient dans l’obscurité de la nuit comme une étoile en pleine lune. Il écoutait mon silence sans rien dire. Il avait cette patience profonde et vraie que seuls les hommes de dignité savaient porter et laisser voir. 3 h 30, à Khmisset. Le chauffeur entra dans une autre station d’essence voir s’il y avait quelqu’un qui pourrait le servir. En vain. Il remonta dans le camion et accéléra sans regarder derrière. ’’Fils de chiens, plus personne à faire son travail correctement’’, lança-t-il en direction du vieillard qui le regardait droit dans les yeux en hochant la tête. Quant à moi, je regardais au-delà de la vitre.

Le vieillard, n’avait­il pas raison de résumer ce à quoi je pensais depuis ce matin !! ’’Une philosophie de vie, assi Arbi, entre nous, assi Arbi ’’nta rak faylassof kbir Allah yen3al bou zmane’’ (tu es un grand philosophe, maudite soit la vie), tu es un philosophe, un vrai qui pense l’action et l’injustice des hommes’’, lui dis-je dans l’intimité de la nuit et le creux du vide qui nous séparaient, indifféremment. 5 h 30, arrivés à destination, à Fez, à un moment où la lourdeur de la nuit cède timidement la place à la fraîcheur du jour, à l’appel si grandiose à la prière d’Alfajr, juste avant les premières lueurs d’une si belle journée du vendredi, jour de purification des cœurs malades.

Les mots du grand monsieur que nous nommons ’’L7amal’’ (le porteur) avec mépris et insensibilité résonnaient encore dans mes oreilles. Une lumière que même les gens aisés ne savent répandre. La lumière ne vient jamais des cœurs aveugles, me disait mon grand-père. En l’écoutant parler ainsi, la blessure qui traverse sa voix m’emporte vers d’autres histoires jamais racontées encore, des histoires d’hommes et de femmes qui ont besoin d’écoute et d’attention. Des sans-voix, des sans-toit qui refusent la prosternation et le déshonneur, des êtres simples qui triment chaque jour dans la sueur et la persévérance dans l’espoir de voir, un jour, leur progéniture grandir sous d’autres cieux que ceux-ci opaques et sans clémence. “Je sais que nous travaillons, jour et nuit, comme des bêtes de somme pour que d’autres en profitent et s’enrichissent davantage”, disait le chauffeur répétant ce que son père lui disait toujours.

Chaque voyage a une fin et chaque fin porte conseil, disait le dicton. Vrai ou pas, chacun peut y trouver sa sauce. Mais une chose est certaine c’est que nous ne sommes en fin de compte que de passage, aujourd’hui présents parmi les nôtres et demain absents et seuls. Alors pourquoi le mépris, l’indifférence et la haine ? Que nous reste-t-il au juste quand on devient autre que ce que sommes en vérité ou que ce que nous sommes censés être ?

Y-a-t-il quelqu’un parmi les humains qui arrive à tout oublier, et définitivement, y compris les êtres chers qui, hier encore, étaient parmi nous ? C’est vrai que “avec le temps va, tout s’en va...’’, les êtres comme les choses, et l’on devient une trace, une image, une idée, ou peut-être une chose parmi les choses de ce monde qu’on n’arrivera jamais à comprendre.

Rien n’est encore définitivement fini, tout est à recommencer apparemment, mais dans le partage et le respect de la vie de chaque être, peu importe la différence dont il est porteur. Tout est question de perception !

Sacraliser son passé et ne vivre que sur les exploits ou les échecs d’hier pourrait être un crime contre la mémoire. Par contre, si on en fait une mémoire-miroir pour une construction critique et une visibilité à dimensions multiples, et pour soi et pour les autres, ça pourrait être assurément l’alternative la plus valable pour créer un monde possible pour avancer, ou du moins sortir de ce chaos inhumain !