L’alibi

FADILY
Noureddine
Université Hassan II, Casablanca
Maroc

On se pendra demain. À moins que Godot ne vienne.
Samuel Beckett

Il y a de cela neuf ans, je commençais d’enseigner au cycle collégial à Tata, une province déserte du sud du Maroc s’étalant sur une superficie bien importante, extrêmement chaude l’été et trop froide l’automne et l’hiver.
Comme j’étais nouveau, la délégation m’accordait le dernier choix : un nouveau collège dans un petit village. En m’y rendant je remarquais que l’établissement était en cours de construction et que les apprenants ne venaient pas même si nous étions fin octobre. La situation s’annonçait pour moi incommode. Je sentais mon existence en lenteur et en longueur. L’ennui atterrissait sur mon âme alanguie.
Pour voyager il fallait bien planifier. Les villageois empruntaient l’autocar, un moyen fiable et ponctuel. Ils n’avaient pas confiance en les grands taxis. Ceux-ci semblaient coûteux, mais surtout peu sûrs. Je manifestais du mépris et de l’indignation, toutefois, petit à petit, je m’imprégnais moi aussi de ces idées. Comme tous les campagnards, je me mis dans l’ambiance et me débarrassais progressivement de ma ferveur urbaine. Un jour, je m’apprêtais à effectuer un voyage important. J’avais donc réglé, la veille, ma montre sur celle de l’autocar afin d’éviter tout imprévu. Néanmoins, la crainte de rater le seul moyen de transport disponible et fiable m’empêcha de fermer un moment les paupières. Je m’amusais à compter les minutes qui restaient. Comme elles étaient longues et contraignantes !
Le matin, muni de mon sac à dos noisette, je quittai la maison argileuse louée à un prix bas, faute de concurrence, et rejoignis cette foule attendant l’arrivée de l’autocar. Je me positionnai humblement un peu loin d’elle. Il était encore tôt et l’autocar ne viendrait qu’après une heure. Du moment que cette atmosphère d’attente m’inspirait des pensées sombres, je me laissais distraire par des conversations amazighes des villageois. Parmi les propos que mes oreilles eurent capturés, deux hommes parlèrent de leur ami ayant été victime d’un tragique accident de circulation. Les médecins n’avaient pas pu sauver le pauvre malheureux resté paraplégique. De leur discours j’appris encore que ce dernier avait une famille à charge constituée de sa grand-mère, sa mère, sa femme et trois petites filles !
Je regardai ma montre : je devais attendre vingt-cinq minutes, encore ! Une autre conversation enflammée et émouvante éveilla ma curiosité. C’était un père du village voisin, moustachu et robuste, racontant, d’un ton grave, avoir surpris un instituteur nommé Mustapha en train d’abuser de son pouvoir de maître pour obtenir une faveur sexuelle d’une fillette de dix ans… A en croire ses dires, les campagnards avaient saisi Mustapha alors qu’il était presque tout nu. Il ajouta avec chagrin : « ce qui me fait deuil c’est qu’il déjeune avec nous chaque vendredi ! ». Je restai ébahi à l’écoute de cette nouvelle ignoble. Comment ce genre de choses pouvaient-elles se produire ?
De temps à autre je jetai un clin d’œil prompt et désespéré sur ma montre. Un quart d’heure restant, je me résolus à marcher, question de me dégourdir les jambes et me changer les idées. J’aperçus de loin deux autres hommes et trois garçons qui s’ajoutaient à la cohue. En me rapprochant d’eux je compris qu’ils parlaient de banalités, du souk et des courses qu’exigeaient leurs femmes. Je reconnus mon élève Hamza parmi eux. A mesure que j’avançai pour le saluer, passa une voiture roulant à vive allure. On la vit s’éloigner en générant un amas de poussière. J’en fus recouvert à l’instar des présents. Le fqih rejoignit le groupe. C’était probablement une urgence qui l’obligeait à quitter sa mosquée. Heureusement, son habit tout blanc échappait aux tourbillons de poussière !

Six heures sonnèrent. Toute la foule se préparait. On se ruait, se poussait et on se bousculait. Dans les minutes qui viendraient on témoignerait des scènes de querelles, de bousculades et de rivalité. De toute évidence, les premières places de l’autocar étaient plus sollicitées que celles se trouvant à l’arrière trop ensoleillé, ou à côté du moteur crasseux et trop bruyant. Parfois, on risquait même de parcourir tout le trajet debout, d’où cette précipitation ! J’éprouvais inlassablement une grandissime curiosité à voir ces gens se disputer, élever la voix et s’insulter. Les préparatifs du départ continuaient d’avoir lieu alors que l’autocar était étonnamment invisible. Un klaxon se fit enfin entendre de loin. On se soulageait et s’enthousiasmait davantage. Mais quelqu’un, désappointé, affirma : «  C’est le klaxon d’une remorque. Ce n’est pas notre bête ! ».
Vraisemblablement l’autocar était en retard. Quelques-uns présumaient : «  il se peut qu’il soit en panne », d’autres répliquaient : « peut-être le chauffeur a-t-il quelques problèmes avec les gendarmes à cause de la surcharge ».
Vingt-cinq minutes s’écoulèrent. L’inquiétude se lisait sur tous les visages. Et si l’autocar ne venait pas ? Personne ne voulut songer à cette éventualité car on devrait attendre celui de seize heures ! Un homme évoqua une situation identique, à laquelle il avait récemment assisté. Le même véhicule avait des problèmes techniques et l’on avait dû attendre plus de trois heures avant que le problème ne soit définitivement résolu.
Le soleil dardait ses premiers rayons. Les visages étaient crispés. Fallait-il garder espoir ? Des individus, lassés d’attendre, abandonnaient leur idée de voyage. Ils s’en allaient en marmonnant, tels des fous, des mots incompréhensibles. D’autres, en revanche, étaient prêts à prouver qu’ils étaient de véritables jusqu’au-boutistes ! Mais pour combien de temps encore ? On vit déjà les écoliers avec leurs lourds cartables. Au milieu de ce chambardement, un automobiliste s’arrêta devant nous.
N’avez-vous pas rencontré, par hasard, un autocar vert sur votre chemin ? Lui demandai-je avec empressement.
Non ! répondit-il calmement, je conduis seul depuis une heure.
L’autocar ne viendrait pas ! Les voix s’élevaient et les insultes pleuvaient. Sur le champ, la place se vida entièrement. Chacun regagna son bercail. Quant à moi, je restai seul, pensif et navré. Quel alibi plus vraisemblable que celui de l’autocar en retard allais-je trouver pour convaincre ma dulcinée et l’amadouer… ?