Dans les yeux de Yara

BENMOUSA
Manal
Université Hassan II, Mohammedia
Maroc

Je marchais, guidée par mes pas et cette envie de m’éloigner. J’arpentais des ruelles qui m’étaient inconnues, me réjouissant de me sentir dépaysée dans une ville qui était mienne. J’avançais vers une destination inconnue, j’évitais volontairement chaque détail qui me semblait familier. Je m’évadais pour me perdre et perdre ainsi ma peine. Les paysages qui s’offraient à ma vue étaient aussi désolés que mon âme. Et je me reconnaissais dans la morosité du spectacle. Je me sentais en parfaite symbiose avec ces murs délabrés. J’errais, encore et toujours, à petits pas, tantôt pressés, tantôt effacés, l’esprit livré à des divagations aussi étranges que familières. J’espérais noyer mon désarroi dans mon exténuation. Silencieusement, je contemplais les lieux et les visages. Tout me semblait sans couleur et sans vie. Et je savourais la beauté de ce gris immobile. J’étais éprise et malheureuse.

Elle m’apparut telle qu’un rêve doux, cette goutte d’or. Mes yeux captivés suivaient sa danse languissante. Doucement, elle se mouvait, se balançait, se laissait porter par le vent. Et à elle seule, quoique légère, donnait vie à ce gris décrépit. Cette vision m’attirait. Je n’étais plus maîtresse de mon esprit, et pas plus de mon corps. Je déambulais, me hâtais vers cette goutte fascinante. Elle prenait forme à mesure que j’avançais, cette créature rayonnante. Une chevelure, blonde et soyeuse, frétillait dans une frénésie silencieuse. Et cette goutte d’or était humaine.

Elle était assise sur un banc en béton, couverte de sa chevelure qui s’élevait dans un mouvement vif, cajolée par les caresses de la brise automnale. Machinalement, je la rejoignis. Elle était de dos, mais il émanait de ses mouvements réguliers un charme captivant. D’un geste vif, elle renversa sa jolie tête pour dégager les mèches dorées qui la gênaient, puis reprit son occupation. Curieuse, je m’approchai. Je me penchai sur elle et remarquai une feuille. Ma goutte d’or dessinait. Je m’accoudai au dossier du banc et admirais les lignes parfaitement imparfaites qu’elle traçait. Elle s’appliquait avec passion, appuyait un peu fort sur son crayon, s’arrêtait pour regarder son dessin sous différents angles, puis ajoutait un détail, une dernière touche. Et quand le dessin fut achevé, elle leva la feuille et je pus voir clairement le rendu. Noir sur blanc. Une maison, mais pas comme celles que dessinent les enfants. Une maison en ruine, noire, sans toit et avec pour seule issue un trou qui laissait passer la lumière grisâtre de ce lieu maudit. Spontanément, je lui demandai : pourquoi trouer la feuille ? Mais elle m’ignora. Je la sentais différente. Je passai ma main dans sa chevelure, elle se retourna, leva la tête vers moi et je me perdis dans ses yeux. Des yeux vairons comme je n’en avais jamais vu et qui lui donnaient un air singulier. Simplement, il était étrange, cet être ange.

Je restai interdite devant cette alliance peu commune de lumière et d’obscurité. Je fixais tour à tour ses yeux, l’un virant au noir et l’autre d’un bleu très clair. Elle semblait porter en elle deux univers opposés mais intimement liés. Et j’admirais sa beauté exquise.

Je lui demandai son prénom, mais elle se contenta de battre des cils lentement. J’étais surprise de la voir seule, m’interrogeais intérieurement, où donc étaient ses parents ? Quand une voix masculine surgit soudainement : Yara, c’est Yara !

Je n’avais pas senti sa présence. Sûrement que mes sens étaient sous l’emprise de cette goutte d’or aux yeux envoûtants, Yara. J’étais absorbée par mes pensées quand la voix masculine m’interpella à nouveau : - Et moi, je suis Amir.
Je murmurai :
- Amir.

Je m’adressai à Yara une nouvelle fois, lui demandai son âge, quand il ajouta avec un léger accent qui me fit sourire :
- Elle ne comprend pas ta langue.

Il était toujours derrière moi. Je tentais d’imaginer cet étranger. Amir, pensais-je. Étais-je dans un conte de fées ou dans un rêve délicieux ? Yara descendit du banc doucement, son dessin serré précieusement contre sa poitrine, sa bouche mâchouillant son crayon noir. Hypnotisée, je la suivis des yeux. Elle alla se réfugier dans les bras ouverts d’Amir. Ils me fixaient tous les deux et je les épiais avec émerveillement.

Je me sentais légèrement molle, intriguée par ces deux gouttes d’or. Amir, aussi blond que Yara, avait des yeux bleus et je songeai naturellement qu’elle était sa fille et qu’elle tenait son œil marron de sa mère. Je les scrutais. Ils paraissaient gênés par mes regards insistants, quand ma curiosité grandissante s’empara de ma langue : - C’est ta fille ?
Il parut étonné :
- Yara ? Non, non. C’est une simple petite étrangère.

Et j’avais devant moi deux parfaits étrangers qui m’avaient semblé, à première vue, liés par le sang.

Étranges étrangers...

Yara demeurait silencieuse. Elle avait le regard vide et semblait très calme. Trop calme. Elle se dégagea de l’emprise d’Amir, et reprit son dessin qu’elle dissimulait toujours. Les minutes s’écoulaient doucement, peut-être même des heures. Je perdis la notion du temps et me perdis dans mes pensées. J’espérais percer ces deux âmes et dévoiler leur mystère. Plusieurs questions traversaient mon esprit mais une seule prit la voie de ma bouche. Je me retournai vers Amir : - Comment ?

Et je le dévisageais avec insistance, ne pouvant détacher mon regard du sien. Je le sentais hésitant. Il se gratta la tête, gêné : -Ne te moque pas de moi, je me sens mal à l’aise dans ta langue.

Ils venaient de loin, deux anges bannis de leur paradis sur terre. - Nous sommes des Syriens, révéla-t-il, nous avons fui la guerre pour une autre vie. Il me conta leur histoire en trois phrases, guère plus. C’était un rêve funeste, la mer avait volé des vies. Des vies chères. Yara avait perdu ses parents. Elle était seule, fragile et Amir ne pouvait que la protéger, comme une rose.

Yara se retournait vers moi par moment, me fixait longuement de ses yeux vairons et j’y lisais une douleur infinie. Amir se tut. Sans me quitter du regard, Yara me tendit lentement son dernier dessin. Une fleur.

Amir et Yara s’éloignaient. Leurs silhouettes ruisselaient au loin et bientôt je ne distinguais plus que deux minuscules gouttes d’or. Amir et Yara, sa fleur rare...