Le Clic !!!

BOUHROUR
Omar
Université de Constantine 1
Algérie

1 h 30. C’est l’heure !

Je dois partir, mais je suis en stand-by. Je pars quand même, je suis décidé de partir, ces deux mots ont eu autant d’importance en moi, DÉCIDÉ et PARTIR... partir ailleurs. Je ne veux rien faire d’autre que de partir. J’ai vingt-cinq ans. Bientôt je ferai la manche à la sortie des mosquées. Ça ne vous dit sûrement rien « Être chômeur en Algérie ». Je pense qu’il devra faire un bon titre d’un best-seller. Il y a trois ans que j’ai obtenu ma licence en mathématiques, je faisais des illusions sur mon avenir, j’avais l’intention de refaire le monde depuis mon jeune âge. Mais bon, à cet âge, je me sens déjà vieux. Mais qu’est-ce que je raconte ? Pourquoi je fais encore d’illusions ? Bientôt je serai sur l’autre rive de la Méditerranée.

Oh, zut ! Ce n’est pas normal, encore des gardes-côtes, il y en a trop ce soir à moins que... non, pas possible de faire la traversée ce soir, risque d’être capturé, ils ne vont pas nous faire ça ? Ils ne vont pas nous lyncher, c’est injuste. Aïe ! Je me suis usé les mains pour tenter de survivre et avoir les deux-cent-cinquante mille dinars. Je préfère mourir si je fais un four et perdre cette somme. De toute façon, j’achèterai le billet de ma mort. Demain, je dois payer le passeur, c’est lui qui prépare l’embarcation, cette barque de fortune dans laquelle trente autres personnes et moi-mêmes allons nous entasser. D’ailleurs, appelez-la comme vous voulez !

J’ai froid dans le dos.

C’est normal d’imaginer mon voyage. Quand je serai en mer glaciale en plein hiver, je ferai face à de grandes vagues. Mais je crois que j’ai de la chance car je ne sais pas nager et je ne suis pas tenté de me débattre pour survivre. Comme ça, au moment où notre barque se renversera, je me noierai plus vite. Je n’ai pas envie de souffrir. Un corps noyé est plus propre qu’un corps brûlé. Mourir en mer, pour moi c’est une gloire.

Une fois de plus, fausse alerte, le passeur ne vient pas cette nuit là. La mer a craché des visages gelés de toutes les couleurs. Elle a provoqué un grand chahut, les gendarmes sont partout. Assis devant la mer, j’ai trop attendu. J’en ai marre d’attendre. Je me lève sans pouvoir parler. En marchant sur la plage, je délecte de l’écho des vagues qui frappent violemment les digues et je pense à la vie une fois de l’autre côté. En Europe, je serai le premier Clic « Candidat à l’Immigration Clandestine » à mettre les pieds sur le sol italien, c’est la destination préférée de ces candidats, en Algérie on les appelle « Harragas ». Mais moi j’aimerais qu’ils m’appellent le Click, parce que j’ai l’intuition de mon avenir. D’ailleurs, courageux comme je suis, rebrousser chemin ? Non, pas question de flancher maintenant ! Je me suis mis au défi de traverser la mer.

Le savoir a toujours joué en ma défaveur et mon éducation n’a plus de valeur. Moi j’ai consacré quatre ans d’études et de recherches. Je me suis investi pleinement, j’ai remplis ma boîte à penser. Ce n’est pas ma faute si je suis là à attendre ce passeur. Je me rappelle les années où j’ai vendu des vêtements de seconde main en criant comme un furieux au milieu d’autres vendeurs à la sauvette, j’ai vendu des grillades au bord de la rue, je me suis lancé dans diverses activités supposées m’aider à gagner ma vie honnêtement et vivre un peu clean. Je sais que j’ai critiqué le pouvoir parce qu’il n’a plus besoin de moi, car je suis cultivé et lucide. Je ne suis pas dupe, mais le tiers-mondiste n’a pas de parole, le jour du vote il doit voter, il vit comme on le lui préconise. Hélas ! Je n’ai plus de place ici, dans mon propre pays. J’ai tout essayé pour trouver du boulot, mes demandes d’emploi ont jonché les tiroirs des bureaux de recrutement. J’ai même une licence en mathématiques, vous savez ?! En fait, j’essaie juste de vous rappeler que je suis un jeune déluré et de ne pas l’oublier moi-même.
Ah ! Enfin, mon rendez-vous peut être ce soir, le passeur a décidé de venir, donc je prépare mon sac à dos avec quelques dattes, paquets de cigarettes et de l’eau potable, j’en aurai besoin, parce que je ne vais pas voyager en première classe.

Il est temps de partir. A 1h30 du matin, je vais au rendez-vous. Je marche à pas feutrés dans la maison. En regardant ma mère et mes frères endormis, une goutte d’eau salée glisse lentement sur ma joue... Ma mère a tout fait pour m’empêcher de jouer à l’embarcation, mais je crois qu’elle a fini par comprendre que je n’avais plus le choix.
Tout est calme. La marine nationale s’est retirée.
Je suis à quelques mètres de la barque,
je vois un homme me signalant avec une lumière douce.
Derrière l’arbre. Ah ! Il est enfin là - c’est lui- le passeur.
J’arrive en dernier, les autres sont déjà là.
En avant ! On pousse la barque.
Tout le monde à bord.
Et c’est fini.
Je pars là-bas.


Neufs personnes ont réussi à passer en Europe.
Kamel B., 25 ans, et huit autres personnes ont réussi à accoster sur l’île de la Sardaigne (Italie), après une semaine de froid, de faim et de risque en mer. Partis de la baie d’Alger après minuit, ils ont pu traverser la méditerranée avec un courage insensé. Selon notre source, cinq jeunes gens avaient renoncés dès le début du périple et quelques autres ont été interceptés par les autorités italiennes, idem, des recherches sont en cours menées par la police. (Extrait d’El-Watan, rubrique « Faits divers », janvier 2007)


Hommage aux corps échoués sur la plage.



L’Alibi

FADILY
Noureddine
Hassan II-Casablanca
Maroc

Il y a de cela neuf ans, je commençais à enseigner au cycle collégial à Tata, une province déserte du sud du Maroc s’étalant sur une superficie importante, extrêmement chaude l’été et trop froide l’automne et l’hiver. Comme j’étais nouveau, la délégation m’accorda le dernier choix : un nouveau collège dans un petit village. En m’y rendant, je remarquais que l’établissement était en cours de construction et que les apprenants ne venaient alors que nous étions fin octobre. La situation s’annonçait pour moi incommode. Je sentais mon existence en lenteur et en longueur. L’ennui atterrissait sur mon âme alanguie.
Pour voyager, il fallait bien planifier. Les villageois empruntaient l’autocar, un moyen fiable et ponctuel. Ils n’avaient pas confiance dans les grands taxis. Ceux-ci semblaient coûteux, mais surtout peu sûrs. Je manifestais du mépris et de l’indignation. Toutefois, petit à petit, je m’imprégnais moi aussi de ces idées. Comme tous les campagnards, je me mis dans l’ambiance et me débarrassais progressivement de ma ferveur urbaine.
Un jour, je m’apprêtai à effectuer un voyage important. J’avais donc réglé, la veille, ma montre sur celle de l’autocar afin d’éviter tout imprévu. Néanmoins, la crainte de rater le seul moyen de transport disponible et fiable m’empêcha de fermer un moment les paupières. Je m’amusais à compter les minutes qui restaient. Comme elles étaient longues et contraignantes !
Le matin, muni de mon sac à dos noisette, je quittai la maison argileuse louée à un prix bas, faute de concurrence. Je rejoignis cette foule attendant l’arrivée de l’autocar. Je me positionnais un peu plus loin d’elle. Il était encore tôt et l’autocar ne viendrait que d’ici une heure. Cette atmosphère d’attente m’inspirait des pensées sombres, je me laissais alors distraire par les conversations amazighes des villageois. Mes oreilles saisirent la conversation de deux hommes qui parlaient de leur ami, victime d’un tragique accident de circulation. Les médecins n’avaient pas pu sauver le pauvre malheureux resté paraplégique. De leur discours, j’appris encore que ce dernier avait une famille à charge constituée de sa grand-mère, sa mère, sa femme et trois petites filles !
Je regardai ma montre : je devais attendre vingt-cinq minutes, encore ! Une autre conversation enflammée et émouvante éveilla ma curiosité. C’était un père du village voisin, moustachu et robuste, racontant, d’un ton grave, avoir surpris un instituteur nommé Mustapha en train d’abuser de son pouvoir de maître pour obtenir une faveur sexuelle d’une fillette de dix ans… À en croire ses dires, les campagnards avaient saisi Mustapha alors qu’il était presque tout nu. Il ajouta avec chagrin : « ce qui me peine c’est qu’il déjeune avec nous chaque vendredi ! ». Je restai ébahi à l’écoute de cette nouvelle ignoble. Comment ce genre de choses pouvaient-elles se produire ?
De temps à autre je jetais un clin d’œil prompt et désespéré sur ma montre. Alors qu’il restait encore un quart d’heure d’attente, je me résolus à marcher, histoire de me dégourdir les jambes et de me changer les idées. J’aperçus au loin deux autres hommes et trois garçons qui s’ajoutaient à la cohue. En me rapprochant d’eux je compris qu’ils parlaient de banalités, du souk et des courses qu’exigeaient leurs femmes. Je reconnus parmi eux un de mes élèves, Hamza. A mesure que j’avançai pour le saluer, une voiture passa à vive allure. On la vit s’éloigner, générant un amas de poussière. J’en fus recouvert à l’instar des présents. Le fqih du village rejoignit le groupe. C’était probablement une urgence qui l’obligeait à quitter sa mosquée. Heureusement, son habit immaculé avait échappé aux tourbillons de poussière !
Six heures sonnèrent. Toute la foule se préparait. On se ruait, se poussait et on se bousculait. Dans les minutes qui viendraient on assisterait à des scènes de querelles, de bousculades et de rivalité. De toute évidence, les premières places de l’autocar étaient plus sollicitées que celles se trouvant à l’arrière trop ensoleillé, ou à côté du moteur crasseux et trop bruyant. Parfois, on risquait même de parcourir tout le trajet debout ! J’éprouvais une curiosité grandissime à voir ces gens se disputer, élever la voix et s’insulter. Les préparatifs du départ continuaient. Pourtant l’autocar restait étonnamment invisible. Un klaxon se fit enfin entendre de loin. On se soulageait et s’enthousiasmait davantage. Mais quelqu’un, désappointé, affirma : « C’est le klaxon d’un remorque. Ce n’est pas notre bête ! ».
Vraisemblablement l’autocar était en retard. Quelques-uns présumaient : « il se peut qu’il soit en panne », d’autres répliquaient : « Le chauffeur a-t-il peut-être eu quelques problèmes avec les gendarmes à cause de la surcharge ». Vingt-cinq minutes s’écoulèrent. L’inquiétude se lisait sur tous les visages. Et si l’autocar ne venait pas ? Personne ne voulut songer à cette éventualité car on devrait alors attendre celui de seize heures ! Un homme évoqua une situation identique, à laquelle il avait assisté récemment. Le même véhicule avait des problèmes techniques et l’on avait dû attendre plus de trois heures avant que le problème ne soit définitivement résolu. Le soleil dardait ses premiers rayons. Les visages furent crispés. Faudrait-il garder espoir ? Des individus, lassés d’attendre, abandonnaient leur idée du voyage. Ils s’en allaient en marmonnant, tels des fous, des mots incompréhensibles. D’autres, en revanche, furent prêts à prouver qu’ils étaient de véritables jusqu’au-boutistes ! Mais pour combien de temps encore ? On vit apparaître les écoliers avec leurs lourds cartables. Au milieu de ce chambardement, un automobiliste s’arrêta devant nous.

- N’avez-vous pas rencontré, par hasard, un autocar vert sur votre chemin ?, lui demandai-je avec empressement.

- Non ! répondit-il calmement, je conduis seul depuis une heure.

L’autocar ne viendrait pas ! Les voix s’élevaient et les insultes pleuvaient. Sur le champ, la place se vida entièrement. Chacun regagna son bercail. Quant à moi, je restai seul, pensif et navré.

Quel alibi plus vraisemblable que celui de l’autocar en retard allais-je trouver pour convaincre ma dulcinée et l’amadouer… ?



Hommage à mon père

AIT OUARAB
Massiva
Université Algérie II
Algérie

Vint le temps de la moisson. Le soleil était au rendez-vous et la pluie aussi. Il faisait jour et nuit, la solitude était en présence d’un monde particulier qui ne cessait de ressasser le passé. La vie était là avec toute sa splendeur et la mort constituait son arrière plan. Incroyable. Incroyable était cette journée, ou dois-je dire cette nuit. Tout se mêlait, tout était confus. Je ne distinguais ni le blanc ni le noir, ni le bien ni le mal, ni la vie ni la mort. Qu’est-ce que la vie ! si ce n’est un éternel recommencement de la mort. Quand je pense que toute histoire fait l’Histoire, et c’est justement à partir d’une petite histoire que la mort intervint.

Il avait 16 ans, actuellement on parlerait d’’adolescence, mais à cette époque là c’était le temps de prendre les armes et de défendre une cause juste. Ayant l’esprit nationaliste rien ne pouvait l’arrêter. Déterminé à faire sortir l’ennemi du pays il s’engagea dans une lutte sans répits qui durera toute sa vie, lutter contre le colonisateur, contre la pauvreté et contre le temps. L’esprit fraternel était sa devise. Souvent déçu mais jamais déchu, toujours là. Il donnait toujours une deuxième chance, même si souvent, il savait que cela n’était pas nécessaire. L’espoir subsistait. C’était l’exemple même du courage, de la sagesse (ça dépendait des jours !), du combat (constamment) et de l’amour (toujours).

Ambitieux, pressé et coléreux, rien de tout cela ne l’empêcher d’être tendre avec ses proches. Souvent gueulard et aussitôt Papa gâteau, à cheval sur l’éducation et sans pitié pour les études : c’est ce qu’il lui a valu des enfants diplômés. Il était tout cela et plus encore. Quand bien même j’essaierai de le décrire ou de raconter ses exploits, les mots ne sont rien face à l’amour qu’il prodiguait. Envié pour son argent et pour son statut, il était déçu de la société et de la tournure qu’elle prenait.

Pour lui sa petite famille était son refuge, un espace de relâchement, de tendresse et de leçons à donner. Il adorait être entouré, raconter des histoires drôles pour nous faire rire. Et en même temps, son sérieux était toujours au rendez-vous pour nous rappeler que la vie n’est pas facile et qu’il faut se méfier des Hommes, sans que cela ne devienne une obsession. Il adorait qu’on lui fasse des massages et on y passait tous, sans exception, du plus petit au plus grand (mon Dieu que c’était fatigant !). En même temps, par le biais de cette activité, on apprenait à mieux se connaître à le découvrir et à le rencontrer enfin.

Moments de complicités inégalables que personne ne pourrait comprendre à part les personnes concernées. C’est fou. C’est incroyable. La vie est imprévisible et nous, simples mortels, on croit vivre éternellement. Après la mort, il y a une autre forme de vie pour les rescapés : LES SOUVENIRS. Ceux-ci ont tendance à filtrer les bons moments et les mauvais, et bizarrement tendent à effacer de la mémoire collective toute trace de mauvais souvenirs.

Ces réminiscences ont un pouvoir d’attraction sur l’individu, elles n’hésitent pas à semer le trouble dans son esprit : Il se pose des questions, il ne sait plus s’il a réellement passé des moments durs ou non avec l’être cher. Comment fonctionne le cerveau humain ? Est-il si complexe qu’il laisse passer ce qu’il veut et retient ce qui le dérange ou le perturbe ? Je doute fort que la réponse soit dans cet hommage.

Toute petite je l’appelais PAPA CROCODILE. À dire vrai je ne me souviens plus pourquoi. Pour ma défense, je dirais que je suis une grande rêveuse et que j’ai beaucoup d’imagination. Même adulte, il m’appelait PAPA CROCODILE en souvenir de mon enfance et pour manifester l’amour qu’il me portait. Mes sœurs, en le voyant arriver à la maison, faisaient souvent le clown pour le faire rire et lui permettre de se détendre après une rude journée de travail. Qu’est-ce qu’il riait ! Qu’est-ce qu’il chantait et se prenait parfois pour un poète, et bien évidemment, fallait l’écouter jusqu’au bout sinon il prenait la mouche. Tendre PAPA. Parfois, il nous surprenait en train de danser, il s’y mettait aussitôt et nous, morts de rire, on dansait avec lui. Il était unique. Pour être unique, il l’était. Quand il voulait nous faire une leçon de morale et nous parler de certains sujets tabous, dans notre société, tel que la virginité, il utilisait une métaphore qu’il lui ressemblait beaucoup « l’histoire d’un œuf qui se brise et qui ne peut plus reprendre sa forme originelle ». Typiquement PAPA. Et nous, nous étions là, à le regarder avec un petit rictus au coin de la bouche et faire mine de n’avoir rien compris. Il fronçait les sourcils et nous disait vous avez compris ! Et nous, on regardait ma mère pour savoir s’il fallait répondre et on finissait toujours par dire « Oui ».

Ma mère, sa plus grande histoire d’amour. Il l’aimait au point d’être constamment avec elle. Ils étaient inséparables. Mes petites sœurs, en se moquant, les appelaient Jaques et Rose, personnages du TITANIC. Des beaux souvenirs, voila ce que tu as laissé.

Revenant à ses enfants, pas parce que je suis son PAPA CROCODILE, mais parce que je suis l’aînée (enfin sur la plan temporel et sur le plan mental, je reste encore sa petite fille). En fait, je suis à la tête d’une équipe soudée par les liens de la sororité et par le souvenir paternel : quatre filles et un garçon. Il n’a eu qu’un seul garçon, il a eu le temps de le voir devenir un homme, un vrai. Il a eu quatre filles et il a eu le temps de constater qu’elles sont devenues des hommes, au sens maghrébin du terme. Il en était fier.

Merci PAPA. Merci PAPA CROCODILE.

Je t’aime. On t’aime. Tu es à jamais dans nos cœurs.